Le déni n’est pas d’abord une consigne venue d’en haut ; c’est une économie intérieure. Plus la transformation démographique redistribue les peurs, les loyautés et les anticipations, plus elle menace l’image que le sujet festif se fait de lui-même : ouvert, accueillant, du bon côté de l’Histoire. Admettre ce qui se voit reviendrait à se voir autrement. On préfère donc corriger la perception que corriger le récit.
D’où le travail psychique constant. Ce qui inquiète est projeté sur celui qui le nomme : le trouble n’est pas dans la rue ou dans les chiffres, il est dans la tête du récalcitrant. L’angoisse réelle — école, rue, avenir des enfants, glissement du corps électoral — est retournée en symptôme moral. On ne dit plus « j’ai peur de ce que je constate », on dit « tu as un problème avec l’autre ». La culpabilité fait office de tranquillisant. Elle permet de rester dans le camp des justes tout en continuant à habiter, quand on le peut, les zones encore épargnées.
Le gardien du récit et l’idéologue du régime ne font souvent que rationaliser cette nécessité intime. Leur discours protège moins une doctrine qu’un équilibre narcissique : celui d’avoir raison contre l’évidence, d’être bon contre le réel. Plus les effets politiques deviennent massifs — clientèles nouvelles, subjects interdits, votes qui ne correspondent plus au catéchisme —, plus il faut intensifier le dispositif. On multiplie les mots qui anesthésient (« vivre-ensemble », « diversité », « ressenti ») et l’on pathologise l’observation. Le psychisme collectif du régime fonctionne ainsi : il convertit chaque avancée du visible en preuve supplémentaire que ceux qui le voient sont malades. Et plus la maladie prétendue se répand, plus on se convainc d’avoir eu raison de la diagnostiquer.
Septembre 2018
D de CAUMON