Elle s'appelait Nettie Stevens.⠀
Née le 7 juillet 1861 à Cavendish, Vermont, dans une famille sans fortune. Sa mère meurt quand elle a deux ans. Elle grandit, elle étudie, elle devient institutrice. Pendant une décennie, elle enseigne et économise — chaque mois, chaque salaire, chaque centime mis de côté pour un seul objectif.⠀
Elle entre à Stanford à 35 ans.⠀
Ce n'est pas une rattrapage tardif. C'est un plan. En 1903, elle obtient son doctorat au Bryn Mawr College, en Pennsylvanie. Elle a 41 ans. Elle n'a plus de temps à perdre.⠀
En 1905, elle publie une étude sur les cellules reproductrices du ver de farine. Ce qu'elle observe dans son microscope, personne ne l'a vu de cette façon avant elle. Les cellules femelles portent vingt grands chromosomes. Les cellules mâles en portent dix-neuf grands et un petit — ce que la biologie appellera plus tard le chromosome Y. C'est lui qui détermine le sexe masculin. Elle le démontre. Elle le nomme.⠀
La même année, Edmund Wilson, à Columbia, travaille sur le même sujet. Mais Wilson ne peut examiner que les testicules — ses techniques de coloration ne lui permettent pas de traiter les œufs. Il ne conclut pas. Stevens, elle, a travaillé sur les deux. Elle conclut.⠀
En 1906, une conférence scientifique réunit les chercheurs qui travaillent sur la détermination du sexe. Wilson est invité. Morgan est invité. Stevens ne l'est pas.⠀
Elle continue. Elle publie. Entre 1900 et 1912, elle produit environ trente-huit articles. Elle ne ralentit jamais. À Bryn Mawr, elle reste « associate in experimental morphology » — le titre le plus élevé qu'on lui accordera jamais. Jamais professeure. Toujours associée.⠀
Le 4 mai 1912, elle meurt d'un cancer du sein à Baltimore. Elle a 50 ans. Bryn Mawr venait de lui proposer un poste à la hauteur de son travail. Elle n'a pas eu le temps de l'occuper.⠀
Six mois plus tard, son directeur de thèse, Thomas Hunt Morgan, publie son nécrologe dans la revue Science. Il salue sa « single-mindedness » — sa ténacité, son application. Il lui attribue « une part dans une découverte importante ».⠀
Une part.⠀
En 1916, Calvin Bridges, doctorant de Morgan, publie une étude fondatrice sur les chromosomes. Il remercie « Dr. T. H. Morgan », « Dr. A. H. Sturtevant », « Dr. H. J. Muller ». Quand il mentionne Stevens — elle qui avait obtenu son doctorat sous la direction de Morgan lui-même — il écrit « Miss Stevens ».⠀
En 1933, Thomas Hunt Morgan reçoit le prix Nobel de physiologie ou médecine pour ses découvertes sur le rôle des chromosomes dans l'hérédité. Le domaine qu'elle avait ouvert en 1905, depuis un laboratoire de Pennsylvanie, au microscope, seule.⠀
La mémoire ne se transmet pas toute seule.⠀
Elle s'appelait Nettie Stevens.