La France aurait pu devenir 3eme puissance mondiale si Chirac n'avait pas saboté cette rencontre diplomatique.
La France avait commis, sous Mitterrand, l'affront de vendre des frégates à Taïwan, chose inacceptable pour Pékin. Il s'en était suivi un froid diplomatique considérable, aggravé par les soupçons de corruption qui entouraient cette affaire, et les Chinois avaient donné un coup d'arrêt à leur coopération avec la France.
Tout change avec l'élection de Chirac, auréolé de l'image du gaulliste. Les Chinois ont une mémoire d'éléphant : ils n'ont jamais oublié que de Gaulle fut le premier chef d'État occidental à briser l'isolement diplomatique que les États-Unis imposaient à la Chine de Mao, en reconnaissant la République populaire dès janvier 1964. Autant Mitterrand était détesté à la fin de son second mandat, autant Chirac fut reçu en ami. Il arrivait à Pékin pour une visite d'État, des commandes industrielles sous le bras, au premier rang desquelles la vente d'Airbus.
Il y avait fort peu nombreux dans la pièce : six Chinois, six Français, et les deux interprètes. Jiang Zemin fait asseoir Chirac dans de larges fauteuils et l'accueille avec déférence : « Vous êtes ici chez vous, je vous écoute. » Il laisse parler son hôte, puisque c'est la France qui a fait le déplacement. Chirac exprime sa satisfaction de venir renouer les liens, et le président chinois l'interrompt pour lui rendre un hommage appuyé : « Nous savons que vous êtes un héritier du général de Gaulle. La Chine n'a pas oublié sa clairvoyance ni sa vision, lui qui, en 1964, a reconnu le premier la République populaire. Vous êtes un ami de la Chine. » Puis il tend une perche décisive : « J'espère que nous pourrons bâtir des relations stratégiques. »
La réponse de Chirac fut un crève-cœur. Au lieu de saisir la main tendue, il se réfugie derrière Bruxelles : « Merci, monsieur le président, mais la France construit désormais l'Union européenne. L'an prochain viendra l'euro, la grande monnaie européenne, et c'est par l'Union que devront passer les relations de la Chine. » J'observais Jiang Zemin ; il ne disait rien, mais un nuage passait dans son regard, une surprise teintée de tristesse de voir le prétendu successeur de De Gaulle s'effacer derrière une construction supranationale.
Il l'invite seulement à poursuivre, et Chirac enchaîne : « Je suis venu car nous avons un projet de vente d'Airbus. »
Voilà où nous en étions : d'un côté un chef d'État qui offrait un partenariat stratégique à l'héritier revendiqué de De Gaulle ; de l'autre un président français qui rabaissait son propre pays au rang de simple province de l'Union, avant d'enchaîner sur son article à vendre.
Jiang Zemin se fait souffler quelques mots, puis répond : « Oui, je sais. Il est prévu que nous signions un accord portant sur une vingtaine d'Airbus. »
Chirac insiste pour obtenir davantage : puisque ces appareils étaient acquis, ne pourrait-on monter à vingt-huit ou trente ?
La scène était pénible. On lisait dans le regard des Chinois ce qu'ils pensaient : était-ce donc cela, le successeur de De Gaulle, un homme venu marchander quelques avions, de surcroît fabriqués en partie hors de France ?
Le président chinois l'écoute, puis répond par un proverbe, car les Chinois raisonnent volontiers par analogie : « J'ai bien compris, monsieur le président : vous aimez beaucoup les avions. Mais comme on dit chez nous, on ne finit pas un repas en une seule bouchée. Nous aurons l'occasion d'en acheter d'autres une prochaine fois. Puis-je encore faire quelque chose pour vous ? »
Tout est là : un refus implacable, enveloppé d'un sourire, assorti d'une pointe ironique et d'un congé courtois. En dix minutes, Jiang Zemin avait saisi qu'il avait devant lui un représentant de commerce, et non le chef d'une puissance dotée d'un siège permanent au Conseil de sécurité.
Un fait que presque personne ne connaît en France : Deng Xiaoping, l'homme qui a ouvert l'économie chinoise à partir de la fin des années 70, a été ouvrier chez nous.
J'ai fait une école de commerce spécialisée sur l'Asie et la Chine, et c'est un des sujets que j'ai étudiés de près.
Mais en en parlant autour de moi, je me rends compte que la majorité des Français ne savent même pas vraiment qui est Deng, alors forcément ils ignorent qu'il a passé une partie de sa jeunesse en France.
Après la Première Guerre mondiale, une association franco-chinoise lance le mouvement Travail-Études.
L'idée est simple : de jeunes Chinois viennent en France, travaillent en usine pour payer leurs études, et rentrent avec la science et les idées de l'Occident.
En 1919 et 1920, près de 1 600 étudiants arrivent dans 17 groupes, beaucoup venus des provinces pauvres du Hunan et du Sichuan.
Le 27 août 1920, Deng a 16 ans quand il embarque sur l'André Lebon.
Il arrive le 20 octobre, passe brièvement par des écoles à Bayeux et à Châtillon, puis il travaille surtout, notamment chez Renault et chez Hutchinson à Montargis. Il reste six ans en France.
Il n'est pas seul. Dans la même génération on trouve Zhou Enlai, futur Premier ministre, et Chen Yi, arrivé en 1919, qui deviendra ministre des Affaires étrangères de 1958 à 1972.
Petit clin d'oeil de l'histoire, c'est sous son mandat que la Chine et la France établissent leurs relations diplomatiques en 1964, à l'initiative de de Gaulle.
Et la suite est plus connue. En 1992, Deng fait sa fameuse tournée dans le Sud, notamment à Shenzhen, pour relancer les réformes, et c'est cette Chine-là que j'ai vue accélérer quand je suis arrivé en 2018.
Le pont n'a jamais vraiment cassé.
Wang Yan, cofondateur de Sina, la boîte qui a lancé Weibo, a fait son droit à Paris, à Assas, et c'est justement en 1996, alors qu'il était étudiant à Paris, qu'il crée avec deux camarades de lycée le portail qui deviendra Sina.
Gary Wang, le fondateur de Tudou, le YouTube chinois des années 2000, est passé par le MBA de l'INSEAD.
Et dans l'autre sens, des Français ont fait le chemin inverse : Joël Bellassen part étudier le chinois à Pékin en 1973, à l'Institut des langues puis à l'université de Pékin, puis devient un sinologue reconnu qui a créé des méthodes pour enseigner le chinois dès l'école primaire en France.
Plus récemment, Louis Ferla a passé un an à étudier le chinois à plein temps à l'Université nationale de Taïwan, a commencé chez Carrefour Chine, a dirigé Cartier Chine, et il est aujourd'hui PDG de Cartier.
Je trouve fou qu'on n'en parle presque jamais à l'école, parce que ça montre que le pont entre nos deux pays est bien plus profond et bien plus ancien qu'on l'imagine, et ça vaut le coup de s'en souvenir avant de juger la Chine à travers trois vidéos vues sur les réseaux.