La mère de Lola-Fleur a rencontré son futur mari dans les couloirs d’une société de trading à la Défense, elle encore étudiante en lettres, lui déjà cadre dans une banque d’affaires.
Les premières années ont tenu leurs promesses. Appartement haussmannien dans le 7e, dîners dans des salons où on parlait d’énergie et de contrats pétroliers, week-ends à Deauville, ski à Megève, puis les expatriations. Deux ans à Oman, villa avec personnel, clubs privés, courses de chameaux pour les invités.
Les cadeaux suivaient : sacs, bijoux, billets d’avion.
Elle a arrêté de travailler. Les enfants sont arrivés, quatre en tout, dans des maternités privées.
Lui rentrait tard, parfois pas du tout. Les réunions se prolongeaient, les voyages d’affaires s’allongeaient.
Elle a commencé à compter les absences. Les crises sont venues d’abord en privé, puis devant les enfants. Elle lui reprochait de n’être que l’exécutant de ses supérieurs, de ne jamais dire non, de rentrer avec le sourire après avoir avalé les remarques de son N+2.
Le sexe s’est arrêté. Les soirées aussi.
Elle passait des heures au téléphone avec des amies restées à Paris, à raconter qu’il avait « vendu son âme » pour un package.
Lui supportait, puis a cessé de supporter.
Une escort, rencontrée dans un hôtel à Singapour, lui a dit ce qu’aucune amie de sa femme ne disait : qu’il pouvait partir.
Il a pris un avocat, verrouillé les comptes, liquidé les parts. Le divorce a été signé en moins de huit mois.
Elle a gardé les enfants, l’appartement en location, une pension alimentaire calculée sur ses revenus d’alors.
Elle est retournée enseigner l’anglais dans un lycée de banlieue.
Les vacances en famille se sont réduites à l’île de Ré, puis à rien. Les amis du couple ont disparu.
À 45 ans, elle a compris qu’elle ne retrouverait pas un homme du même milieu.
Le ressentiment s’est installé. Elle a commencé à parler des riches comme d’une caste unique, responsable de tout. À table, les enfants entendaient que l’argent corrompt, que les patrons sont des prédateurs, que le capitalisme est une guerre des classes permanente. Sur les réseaux, elle likait des posts contre les « bourgeois », partageait des appels à la grève, commentait sous des photos de vitrines cassées.
Elle disait à Lola-Fleur, la plus grande, que le monde était injuste et qu’il fallait le dire fort.
Lola-Fleur a grandi dans cet appartement où les factures arrivaient en retard.
Elle a absorbé le récit jusqu’à ne plus le voir.
À 22 ans, elle reprend les mêmes phrases face aux caméras : les boutiques pillées « c’est bien mignon », les commerçants ont des choses à perdre, sa mère mange des biscuits.
Les photos d’Oman, de Sicile ou de Malaisie, les frais de Manchester, le stage à l’Assemblée disparaissent du récit.
Elle sélectionne, elle omet, elle reprend les mots de sa mère jusqu’à ce que le réel ne puisse plus la contredire.
Cette cécité est maintenant en elle.