Une étude a comparé les réponses de médecins et celles d'une intelligence artificielle aux questions de vrais patients. Des évaluateurs — eux-mêmes soignants — ont jugé à l'aveugle. Verdict : les réponses de la machine ont été jugées empathiques dix fois plus souvent que celles des médecins.
Dix fois. Ce chiffre, publié dans le JAMA Internal Medicine, devrait faire l'effet d'un électrochoc. Pas parce que la machine serait devenue humaine — elle ne l'est pas. Mais parce qu'il mesure, en creux, ce que la médecine a perdu. Et la question qui compte n'est pas « comment la machine a-t-elle appris l'empathie ? ». C'est : qui l'a retirée aux médecins ?
D'abord, l'étude, précisément.
195 questions de patients, réponses de médecins d'un côté, d'une IA de l'autre, évaluation en aveugle par un panel de professionnels de santé. Résultats : réponses jugées de bonne qualité 3,6 fois plus souvent pour la machine (78,5 % contre 22,1 %), jugées empathiques 9,8 fois plus souvent (45,1 % contre 4,6 %), préférées dans 79 % des cas. Et un détail dit tout : les médecins répondaient en 52 mots en moyenne. La machine en 211. La machine n'était pas plus humaine. Elle avait simplement le temps — cette denrée que plus aucun médecin français ne possède.
Car en France, le manque de temps médical n'est pas une fatalité. Il a été organisé. Par une norme.
Elle s'appelait le numerus clausus. De 1971 à 2020, l'État a fixé chaque année, par arrêté, le nombre maximal d'étudiants admis en médecine — descendu jusqu'à 3 500 places par an dans les années 90, pour un pays de 60 millions d'habitants, au nom d'une théorie budgétaire selon laquelle moins de médecins feraient moins de dépenses. Cinquante ans de robinet fermé par décret. La norme a été abolie en 2020, mais former un médecin prend plus de dix ans : la pénurie qu'elle a fabriquée culmine maintenant. Résultat : des millions de Français sans médecin traitant, des consultations chronométrées par le paiement à l'acte — qui rémunère le volume, jamais l'écoute —, des services en sous-effectif où l'on soigne des flux. Le praticien qui expédie sa consultation n'est pas né froid : on l'a mis dans un système où chaque minute d'écoute est une minute non financée. L'empathie n'a pas disparu des vocations. Elle a été rendue économiquement impossible.
Et c'est là que la machine devient un miroir cruel.
Si une intelligence artificielle paraît plus humaine qu'un médecin, ce n'est pas une prouesse technologique : c'est un réquisitoire organisationnel. La machine dispose sans compter de la seule chose que le système a rationnée — du temps pour expliquer la maladie, le cheminement d'une douleur, la peur qui va avec. Demain, la superintelligence fera cela mieux encore, pour chaque patient, à toute heure. Tant mieux pour les patients. Mais ne nous trompons pas de conclusion.
Le jour où les Français préféreront parler de leur cancer à une machine plutôt qu'à leur médecin, il ne faudra pas y voir une victoire de la technologie. Il faudra y lire le bilan de cinquante ans d'arrêtés ministériels qui ont décidé, chiffres à l'appui, que le temps d'écoute d'un médecin était une dépense à comprimer. La machine n'aura rien conquis. L'État aura déserté le chevet.
Sources : JAMA Internal Medicine, 2023 (« Comparing Physician and AI Chatbot Responses to Patient Questions », UC San Diego / Johns Hopkins), historique du numerus clausus (1971-2020, arrêtés ministériels annuels) et de sa suppression par la loi santé de 2019, données publiques sur les patients sans médecin traitant et le paiement à l'acte.