Gueule de bois
Je me suis réveillée ce matin avec le clair sentiment d'être tombée dans un piège hier soir en allant sur le plateau C ce soir.
Je le savais déjà, à vrai dire, dans la journée en recevant la liste des invités. Que viennent faire une Canado-Palestinienne et un Franco-Libanais pour commenter les élections israéliennes ? La perspective régionale, m'a-t-on répondu.
Oui, mais non...
Ça s'était déjà passé comme ça pour l'émission du 7 octobre, en réalité. Les mêmes mécanismes, la même petite musique. Une journaliste de l'émission appelle poliment en milieu de journée pour poser une foule de questions détaillées sur mon point de vue, la société israélienne, les nuances.
J'ai ainsi passé une demi-heure au téléphone hier à expliquer les arcanes de l'exemption militaire orthodoxe et les différences de courants au sein des partis arabes israéliens à une journaliste qui avait l'air intéressée.
Mais arrivée en plateau, plus rien de tout cela.
Car le débat est immédiatement hijacké par les intervenants qui ne sont là que pour une chose : délégitimer, pointer du doigt, remettre en question l'existence même d'Israël.
Finies les nuances, dehors les précisions. Non. Je me retrouve à défendre, justifier. Sur le banc des accusés.
Fait-on ça à n'importe quel autre pays ?
Oserait-on, en France, faire une émission sur la société palestinienne en demandant à une Juive canadienne de commenter ?
La réponse est évidente.
Et puis surtout, on ne fait jamais d'émission sur les méandres de la société palestinienne tout court. Parce que ce qui intéresse uniquement, c'est comment Israël est coupable envers les Palestiniens. Jamais ce que font les Palestiniens eux-mêmes.
Et les intervenants étaient là pour servir cette soupe-là, précisément.
1948, une tragédie pour les Palestiniens, 2023, un « génocide ». Qu'ont fait les Palestiniens pour générer ces catastrophes ? Mystère. Amnésie. Inutile de le préciser, voyons.
Du colonialisme inversé, au fond puisque c'est les concernés eux-mêmes qui se voient comme des objets.
Israël, coupable de tout, les Palestiniens responsables de rien. Des nouveau-nés, sans libre arbitre ni volonté.
Ça en serait presque comique si ce n'était pas tragique.
L'histoire palestino-libanaise est particulièrement sanglante en elle-même ? Silence.
Leurs systèmes politiques sont hijackés par des milices terroristes qui font régner la terreur sur leurs élus et leurs populations ? Silence.
Les droits de l'Homme sont une blague dans leurs sociétés respectives ? Silence.
On peut être condamné par la justice libanaise ou palestinienne, voire mis à mort illico presto, pour une interaction normale avec des Israéliens, mais en Israël, 2 millions d'Arabes ont le droit de vote ? Silence.
Les guerres internes au monde arabo-musulman ont fait bien plus de morts et de réfugiés que le conflit israélo-palestinien ? Silence.
Non, le problème au Proche-Orient, c'est Israël, rien qu'Israël. On est là pour parler de ça, enfin.
Et puis d'ailleurs, rien d'autre ne compte. Ni l'histoire du Canada alors qu'une Canadienne accuse Israël de ne pas être un pays normal (peut-on sincèrement pérorer sur la colonisation en étant ressortissant d'Amérique du Nord ?), ni le fait qu'en tant que Juive, j'ai plus de liens historiques, culturels et autochtones avec la terre d'Israël que n'importe lequel des Français non de souche qui sont présents sur le plateau ce soir-là, n'en ont avec la France.
Oserait-on dire ça ? Bien sûr que non, une telle faute de goût.
Mais à une Israélienne de 8e génération en Israël, on peut tout dire. On peut remettre en question la création de son pays, 80 ans plus tard, on peut jeter le discrédit sur tout, piétiner la douleur du 7 octobre et la joie démocratique d'un jour de scrutin. Détourner, accuser, délégitimer. Toujours.
Et le monde médiatique français se délecte.
Je savais tout cela, honnêtement, avant d'y aller. J'ai pensé annuler. Je ne l'ai pas fait par amitié pour ceux qui s'étaient battus pour m'y donner la parole, et pour ces Juifs français qui viennent me voir parfois dans le métro, aux toilettes d'un restaurant ou sur Instagram pour me remercier de les représenter. Par fatigue aussi, après 24 heurs de travail post-scrutin.
Je n'aurais pas dû.