🚨 J'en parlais en privé et sincèrement je pense que le sujet des prochains trimestres/années ne sera pas de savoir si les banques centrales vont rebaisser leurs taux directeurs mais plutôt de savoir combien de temps les États-Unis et l’Europe pourront encore laisser le marché fixer librement leurs taux longs avant que la charge de la dette devienne politiquement et budgétairement ingérable.
📈 Pendant des années, les banques centrales contrôlaient surtout le taux court et le marché faisait ensuite son travail sur les maturités longues. Aujourd’hui, les taux longs ne répondent plus seulement à la politique monétaire mais intègrent aussi des déficits publics gigantesques, des besoins d’émission permanents, des dépenses militaires, la transition énergétique, l’IA. Comme vous le savez, plus le marché demande une prime importante pour acheter du 10 ans, plus le coût de refinancement des États augmente, plus les déficits futurs se creusent, plus il faut émettre, plus le marché exige une rémunération élevée. Une boucle extrêmement vicieuse qui, à partir d’un certain niveau d’endettement, devient auto-entretenue.
🇺🇸 Tout le monde attend le QE mais de mon côté je pense beaucoup plus au contrôle de la duration mais avant d’arriver à un Yield Curve Control explicite, il y a encore beaucoup d’étapes intermédiaires. Le Trésor américain peut encore continuer de privilégier les maturités courtes et augmenter ses opérations de buybacks. Les régulateurs peuvent encore dérèglementer pour permettre aux banques d’absorber davantage de Treasuries. Enfin, la Fed peut aussi expliquer qu’elle intervient pour "restaurer le bon fonctionnement du marché". Si malgré tout le marché continue d’envoyer les taux longs à des niveaux que les US considèrent comme incompatibles avec la soutenabilité budgétaire, le YCC deviendra une vraie possibilité. D’ailleurs, les États-Unis ont déjà contrôlé leur courbe des taux dans les années 1940 pour permettre à l’État de financer l’effort de guerre.
📚 La différence entre QE et YCC est fondamentale. Avec le QE, la banque centrale décide combien elle veut acheter et le marché continue de déterminer le taux. Avec le YCC, elle décide du taux qu’elle refuse de voir dépasser et le marché détermine combien elle devra acheter pour défendre ce niveau. Si le marché estime que le 10 ans américain devrait être à 6% mais que la Fed décrète qu’il ne dépassera pas 4%, elle devra créer autant de demande qu’il le faudra pour empêcher ce 6% d’apparaître. On passe une étape importante ici.
🇪🇺 En Europe, je pense que le mécanisme serait encore plus vicieux parce que la BCE a un vrai problème de fragmentation. Je vois pas la BCE plafonner le Bund 10 ans à un niveau précis mais plutôt décider qu’un écart de taux entre l’Allemagne, la France, l’Italie ou l’Espagne devient injustifié et menace la transmission de la politique monétaire. C’est déjà la philosophie du TPI et de l’OMT. Je pense que le YCC européen pourrait très bien ne jamais porter ce nom. Par exemple, le Bund peut monter mais la BCE empêche certains spreads souverains d’exploser au-delà d’un niveau jugé politiquement ou financièrement dangereux.
🤔 Le problème c’est qu’une fois qu'on commence à empêcher les taux longs de refléter librement les risques budgétaires, la variable d’ajustement doit bien se déplacer quelque part, et je mise sur la monnaie. Si une obligation devrait rémunérer 6% mais que la banque centrale la maintient à 4% alors que l’inflation est par exemple à 3%, on écrase le rendement réel de l’investisseur. Ca peut fonctionner longtemps surtout si la croissance nominale reste supérieure au coût moyen de la dette mais quelqu’un paie forcément la facture et ici je parle de l’épargnant et du détenteur de monnaie. Si la Fed et la BCE font plus ou moins la même chose en même temps, on peut avoir un EUR/USD stable tout en ayant un dollar et un euro qui se déprécient fortement contre l’or, les matières premières, l’immobilier ou certains actifs financiers.
🇨🇳 C’est d'ailleurs là que la Chine intervient parce que je crois de plus en plus à un yuan matérialisé sans être officiellement adossé à l’or. Tout le process passe par l’augmentation des réserves d’or, l’internationalisation du yuan, le développement d’infrastructures de paiement alternatives, plus de commerce réglé en yuan, l’utilisation croissante de la monnaie chinoise dans les échanges avec les BRICS et le Sud, mais aussi par une connexion de plus en plus forte entre le système monétaire chinois et les matières premières. Globalement, l'idée que l'on pourrait commercer avec la Chine en yuan, acheter de l’énergie, des métaux, des biens manufacturés, utiliser leurs marchés de matières premières, et derrière ce système on retrouverait une puissance industrielle gigantesque avec un stock massif d’actifs réels et de métaux précieux.
⚔️ On aurait le début d'une guerre monétaire, pas forcément avec un gagnant et un perdant mais plutôt deux architectures monétaires de plus en plus différentes. D’un côté, le bloc occidental conserve des marchés de capitaux profonds, liquides et ouverts, une immense quantité de collatéral, le marché des Treasuries, la confiance juridique, la convertibilité totale et surtout un effet réseau monstrueux. Le dollar reste la monnaie centrale du monde mais cette architecture repose surtout sur une masse gigantesque de dette publique et sur la capacité des banques centrales à empêcher le coût de cette dette de devenir incontrôlable. De l’autre côté, la Chine possède une puissance industrielle énorme, contrôle une part majeure des chaînes de valeur mondiales, dispose de réserves importantes, accumule de l’or et renforce ses liens avec les producteurs de matières premières. Le problème est que son système financier est fermé, son État intervient fortement dans l’économie, son marché obligataire est beaucoup moins profond et le monde n’a pas encore confiance dans le yuan pour en faire l’équivalent du dollar.
➡️ Pour résumer, j'imagine simplement que davantage de dette provoque une hausse des taux longs qui deviendrait politiquement insupportable. La Fed met à terme en place du YCC ou une forme équivalente, les taux réels seraient comprimés, les investisseurs étrangers deviendraient moins enthousiastes à l’idée d’absorber la dette américaine, la Fed devrait alors en acheter davantage. Le bilan monétaire grossirait, le dollar perdrait de la valeur réelle contre les actifs rares et l’or monterait. Les banques centrales étrangères diversifieraient davantage leurs réserves et la dépendance des Etats-Unis envers la Fed augmenterait encore. La Chine n’aurait même pas besoin de renverser le dollar car impossible à moyen terme. Il suffirait juste que la Chine réussisse à créer une deuxième infrastructure crédible avec derrière davantage d’or, de commodities et de production industrielle réelle. Les US conserverait la domination financière mondiale pendant que la Chine chercherait à construire un système parallèle davantage adossé au commerce physique et aux actifs tangibles.
La décennie des fractures que l'on vit actuellement laisse entrevoir un nouvel ordre monétaire.