Le propos de Louisa Yousfi mérite mieux qu’un scandale de 6 minutes
(merci à
@FrenchCarcan pour l'avoir partagé ici)
La phrase selon laquelle les Blancs seraient détachés de "l’humanité générique" choque. Pourtant, elle révèle surtout une doctrine beaucoup plus structurée, dont la cohérence apparaît lorsqu’on relie race, mémoire coloniale, islam, communauté et rapport de force. 🧵👇
Yousfi appartient à une tradition intellectuelle identifiable, celle du courant décolonial français, nourri notamment par le Parti des indigènes de la République et Houria Bouteldja. Son travail prolonge une idée déjà présente dans Rester barbare : préserver ce qui résiste à l’assimilation occidentale. Dans La Grande Méthode, cette logique rencontre le deuil, l’Algérie, la religion et la Palestine. L’intime devient politique, puis la politique devient généalogie.
1. Le premier mécanisme consiste à transformer une histoire collective en identité raciale.
La colonisation européenne constitue un fait historique. Yousfi effectue ensuite un glissement : des États, des empires et des institutions vers "les Blancs". Le Blanc devient dépositaire d’une position historique indépendamment de sa trajectoire personnelle. L’ouvrier français, le descendant d’immigrés polonais, le bourgeois parisien ou l’enfant né en 2005 finissent symboliquement rangés dans le même camp.
C’est ici que le discours devient racialiste.
Une couleur devient une catégorie politique dotée d’une situation morale commune. Lorsque Yousfi affirme que "c’est des Blancs" et les éloigne de "l’humanité générique", elle reproduit l’une des opérations fondamentales du racisme : définir les individus à partir d’un groupe hérité, puis attribuer à ce groupe des propriétés collectives.
L’universalisme devient alors suspect par nature.
Puisque des puissances européennes ont proclamé des droits universels tout en colonisant d’autres peuples, l’universalisme lui-même serait une manifestation de domination. Le raisonnement confond pourtant l’hypocrisie de ceux qui ont trahi un principe avec la valeur du principe. L’histoire coloniale démontre précisément pourquoi l’égalité des individus doit prévaloir sur les appartenances raciales.
Le "choix des ancêtres" révèle ensuite l’objectif politique.
Yousfi demande en substance aux Français blancs d’intégrer Fanon, le FLN et les combattants algériens à leur généalogie symbolique. La citoyenneté commune devient ainsi insuffisante. L’accès à une humanité réconciliée exige l’adhésion au récit décolonial. Celui qui accepte entre dans le mouvement d’émancipation. Celui qui refuse confirme sa position dominante. La théorie devient pratiquement irréfutable.
Le même mécanisme traverse son rapport à l’intégration.
La communauté issue de l’immigration possède une valeur particulière parce qu’elle demeure encore partiellement extérieure, résistante à l’absorption. L’islam devient alors davantage qu’une religion : une ressource de cohésion, une communauté de destin et un instrument de "réarmement spirituel". La Palestine complète cette généalogie comme expérience contemporaine de la domination et de la résistance.
Nous arrivons ici au cœur du projet.
Le sujet politique cesse progressivement d’être l’individu-citoyen. Il devient le groupe historique : Blancs, descendants de colonisés, musulmans, immigration postcoloniale. La démocratie change alors de nature. La question centrale devient celle du rapport de force entre communautés, de leur mémoire respective, de leurs territoires symboliques et de leur capacité à imposer leur récit.
Le vocabulaire de Yousfi achève cette transformation : "la guerre, c’est l’état de la vie", "j’écris comme si on était en guerre". J’y vois une véritable anthropologie du conflit. La confrontation devient productive, presque vitale. Le groupe se constitue grâce à son adversaire.
Cette logique est mortifère pour tout le monde.
Elle enferme les Blancs dans une culpabilité héritée et risque de produire exactement la conscience raciale qu’elle prétend combattre. À force d’expliquer aux individus qu’ils appartiennent à des blocs raciaux aux intérêts antagonistes, certains finiront par adopter cette vision.
Elle enferme aussi les musulmans dans une assignation communautaire. L’intégration, les identités multiples, les mariages mixtes, la sécularisation ou le patriotisme français deviennent facilement lisibles comme domestication ou déracinement. Des millions de musulmans se retrouvent ainsi enrôlés symboliquement dans une guerre identitaire qu’ils n’ont jamais choisie.
Le paradoxe final est saisissant : cette pensée promet la libération tout en ayant besoin d’un adversaire permanent.
◻ Pour rester "barbare", il faut un Empire auquel résister. ◻ Pour maintenir une communauté de destin, il faut un "eux".
◻ Pour entretenir la conscience décoloniale, il faut prolonger la colonialité comme grille de lecture du présent.
Le danger profond se trouve là : le décolonialisme de Yousfi inverse les rôles de l’ancien racialisme tout en conservant sa matrice fondamentale. Ainsi, l’individu défini par son ascendance, son groupe et sa couleur.