Je sais bien que vous trollez en omettant une grande partie des éléments factuels et en commençant par la fameuse phrase : « Avant, je t’aimais bien, mais plus maintenant », suivie généralement d’une série d’insultes, qu’on retrouve d’ailleurs très souvent dans ce genre de commentaires de trolls.
Mais je vais répondre à la première partie, car elle peut intéresser d’autres personnes : pourquoi est-ce que je ne fais pas systématiquement un référé administratif, et pourquoi est-ce que je n’ai aujourd’hui plus vraiment confiance dans nos institutions judiciaires ?
Premier point : encore faut-il avoir le temps de faire un référé. Très souvent, l’arrêté m’est notifié au dernier moment : parfois une heure avant, parfois même lorsque je suis déjà sur scène. On peut d’ailleurs le voir dans certaines vidéos. Dans ces conditions, il est matériellement extrêmement difficile d’organiser une défense et de saisir le tribunal en urgence. C’est aussi pourquoi, lorsque cela arrive pendant une représentation, j’annonce que j’arrête le spectacle concerné et que je vais faire autre chose : discuter, parler avec le public, etc.
Deuxième point : même lorsque je gagne, tout recommence à la date suivante. Quand j’ai le temps de saisir le tribunal, j’ai régulièrement obtenu gain de cause. Mais rien n’empêche qu’un nouvel arrêté soit pris pour une autre date. Pour l’administration, reprendre un arrêté, c’est payer avec l’argent des Français et, s’ils perdent, aucune mesure disciplinaire n’est prise contre eux : ils peuvent le faire et le refaire.
De mon côté, il faut à nouveau mobiliser les avocats, préparer un référé en urgence et payer une nouvelle procédure. Les sommes éventuellement accordées au titre des frais de justice sont loin de couvrir ces dépenses. À force, cette multiplication des procédures devient un véritable mécanisme d’épuisement financier et judiciaire : une procédure-bâillon.
Troisième point : les notes blanches. Depuis l’état d’urgence de 2015, leur utilisation s’est considérablement développée, au-delà des seules affaires liées au terrorisme . La CNCDH a d’ailleurs elle-même alerté sur les difficultés qu’elles peuvent poser pour les droits de la défense.
Et j’en fais personnellement l’expérience : ces notes sont de plus en plus utilisées dans les procédures qui me concernent, avec des informations qui sont inexactes. Or, comment se défendre efficacement quand on ne connaît ni la source, ni les conditions dans lesquelles ces informations ont été recueillies ? C’est un véritable problème de contradictoire et de droits de la défense.
Enfin, il faut distinguer deux choses. D’abord, le trouble à l’ordre public : depuis plus de vingt ans, j’ai largement démontré l’absence de troubles matériels susceptibles de justifier ces interdictions, et j’ai obtenu plusieurs dizaines de décisions en ma faveur. Pourtant, de nouveaux arrêtés continuent d’être pris. Il suffit d’ailleurs de regarder les vidéos de mes différentes dates : on y voit une ambiance paisible et bon enfant, bien loin des troubles à l’ordre public annoncés.
Ensuite, il y a la présomption de culpabilité concernant des propos qui n’ont même pas encore été tenus. On interdit un spectacle en anticipant ce que je pourrais éventuellement dire. Or, petit rappel : en France, le principe est la présomption d’innocence, pas la présomption de culpabilité. On ne peut pas considérer quelqu’un comme coupable d’une infraction qu’il n’a pas commise . Dans mon cas, on m’interdit pourtant a priori sur la base de propos que je pourrais éventuellement tenir. Présumer à l’avance qu’une personne va commettre une infraction et la considérer déjà coupable de celle-ci, c’est contraire à la présomption d’innocence. C’est illégal, hein. C’est précisément cette logique que je dénonce .
Donc répondre simplement : « Nous sommes dans un État de droit, vous n’avez qu’à faire un référé » ne répond pas au problème. Encore faut-il recevoir l’arrêté à temps, pouvoir supporter financièrement la répétition des procédures et pouvoir réellement contester les éléments utilisés contre vous, notamment lorsqu’ils proviennent de notes blanches. En rajoutant que la justice a déjà eu un biais contre moi : on se rappelle du “Mur des cons” du Syndicat de la magistrature, sur lequel je figurais à l’époque.
Et il y a enfin une chronologie que je n’oublie pas : quelques mois après les échanges entre Ariane et Epstein à mon sujet, je me retrouve confronté à ce que l’on peut considérer comme la campagne de censure la plus agressive de la Ve République . De plus, la pression a encore augmenté depuis le spectacle contre Epstein : plus de policiers, plus d’arrêtés, plus de procédures. Peut-être que tout cela n’est qu’un hasard. Peut-être pas.