Que l’on ne s’y trompe pas, cette farce est un drame pour les auteurs, pour la littérature, pour l’édition, dont on a pas encore tiré toutes les conclusions !
C’est une farce à deux étages, et les deux sont minables.
En bas, l’écrivain.
Un premier roman brandi comme une révélation, un "phénomène", un objet déjà traduit, primé, porté aux nues, et voilà que le texte sonne comme s’il avait été lissé par une machine, trop régulier, trop antithétique, trop propre pour une vie qui, elle, ne l’est jamais.
Il nie.
Il parle de tradition haïtienne, de rythme caribéen, de dossier en préparation, de brouillons.
Très bien.
Mais l’ombre n’est pas née de nulle part : il traîne déjà derrière lui des textes trop proches d’autres textes, des emprunts, des traductions habillées en chronique.
Un plagiaire connu, reconnu, et méprisé.
Et cet homme, par la grâce d’une fée dodue et malvoyante, deviendrait un génie ?
On n’invente pas une réputation de faussaire en une nuit.
On la construit à force de prendre chez les autres ce qu’on n’a pas créé soi-même.
Alors oui, donner un scénario à une IA, faire reluire le résultat, le poser sur le bureau des jurys et des critiques, ce n’est pas une innovation.
C’est la suite logique d’un rapport déjà cynique à la littérature : le livre comme butin, pas comme combat.
Et puis il y a ce détail qui cloche plus fort que tous les détecteurs : à l’oral, ça patine. Ça cherche ses mots. Ça ne tient pas la phrase.
On n’arrive pas à comprendre comment quelqu’un qui s’exprime aussi mal une fois le micro ouvert pourrait, seul face à la page, écrire avec cette assurance, cette cadence, cette syntaxe trop nette.
L’écriture n’est pas un autre corps magique qu’on enfile le soir.
Chez presque tous les vrais écrivains, même maladroits en interview, on entend encore une ligne, une pensée, une philosophie.
Là, l’écart est abyssal. Presque, pathétique, grotesque.
Mais de dire cela m’expose déjà à des accusations de racisme.
Au-dessus, pire encore : les critiques. Ils n’ont rien vu. Ils ont hurlé au prodige. Plume charnelle, tour de force, baume, souffle de l’exil.
Aimé Césaire nous est revenu…
Ils ont lu un migrant, un Noir, un Haïtien, un rescapé, et ils ont pris l’homme pour le style.
Le sujet était trop "nécessaire",
trop confortable pour leur conscience étriquée, à laquelle la couleur fait office de talent.
Considérer comme un chef-d’œuvre un livre qu’aujourd’hui tout le monde trouve quelconque, pondu à l’IA, juste parce que l’auteur est racisé, est la marque du racisme, le vrai.
Celui que ces "critiques" portent enfuis dans l’âme. Étonnés qu’ils sont par ces phrases complètes, sujet-verbe-complément, qu’un homme originaire de Haïti arrive à mettre bout à bout.
Alors ils font pénitence de leurs pensées, se donnent bonne conscience en consacrant l’"œuvre".
Ils ont confondu l’urgence morale et talent.
Ils n’ont pas rapproché l’homme qui parle et le texte qui brille.
Leur dithyrambe les recouvre comme une tache.
Soit ils ont été dupés par un texte fabriqué, soit ils ont volontairement surévalué un objet parce qu’il cochait les cases.
Très certainement les deux.
Ils ne servent plus à rien.
De critiques ils sont devenus piteux relais de communication.
L’alliance des deux est pitoyable.
L’un fournit une œuvre créé par une machine, les autres lui donnent le sacre.
Ils ont transformé la rentrée en cirque : on vend de l’exil, on vend de la douleur, on vend de la langue "singulière", et personne n’est responsable.
La littérature, elle, n’avait pas besoin de ça , elle demandait seulement qu’un être humain se colle vraiment à la page.
Sale auteur, éditeur cocu, sales critiques, qu’ils aient été naïfs ou complices.
Et au bout, une caste qui a perdu le droit de dire quoi lire.