La première expansion outre-mer des États-Unis n'a pas été motivée par la défense du monde libre, la ruée vers l'or ou la quête du pétrole.
Elle a été déclenchée par une crise mondiale de fientes d'oiseaux.
Au milieu du 19ème siècle, la population américaine explose.
Pour nourrir le pays, l'agriculture tourne à plein régime, mais les sols s'épuisent à une vitesse alarmante.
Les rendements s'effondrent. L'économie entière est menacée.
Il existe pourtant une solution miracle : le guano.
C'est un engrais naturel surpuissant, issu de l'accumulation millénaire de fientes d'oiseaux marins sur certaines îles isolées.
Le problème est purement commercial. Le Pérou détient un monopole quasi absolu sur les meilleures réserves mondiales.
Conscient de son avantage, le gouvernement péruvien dicte ses conditions et fixe des prix d'exportation exorbitants.
L'agriculture américaine se retrouve prise à la gorge, totalement dépendante de ce fournisseur unique.
Plutôt que de subir la loi du marché, le Congrès américain décide de la briser par une simple pirouette juridique.
En 1856, il vote le Guano Islands Act.
Le principe est d'un cynisme total. Cette loi autorise n'importe quel citoyen américain à annexer officiellement n'importe quelle île dans le monde, au nom des États-Unis.
Les seules conditions : l'île ne doit pas appartenir à une nation reconnue, et elle doit être recouverte de guano.
C'est la légalisation d'une conquête territoriale express dans le seul but de sécuriser une chaîne d'approvisionnement agricole.
L'État fédéral s'engage même à utiliser sa propre marine militaire pour protéger les exploitants privés qui iront gratter ces rochers.
Grâce à ce texte de loi, les États-Unis s'approprient brutalement près d'une centaine d'atolls à travers le monde.
Ils ne le savent pas encore, mais en annexant ces rochers à fientes, ils viennent de pré-positionner leur futur empire militaire.
Des décennies plus tard, lors de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide, ces cailloux isolés vont se révéler inestimables pour dominer le Pacifique.
L'atoll Johnston sera artificiellement agrandi au bulldozer pour devenir une base aéronavale vitale, un site d'essais nucléaires spatiaux, puis un immense centre de destruction d'armes chimiques.
L'atoll de Palmyra sera dynamité par l'US Navy pour y construire une base aérienne capable de verrouiller la route maritime entre Hawaï et l'Australie.
Les îles Baker et Howland, ainsi que le récif Kingman, seront transformés en pistes d'atterrissage stratégiques et en stations radar pour bloquer l'avancée japonaise.
L'Amérique n'a pas bâti son empire insulaire sur une grande vision géopolitique ou stratégique.
Elle l'a fait par pure urgence comptable, pour détruire un cartel sud-américain sur le marché du fertilisant.