Sans le Dr Nico, il n'y a pas de Ngalula (Mipende ya milangi). Sans Ngalula, il n'y aurait pas eu de marché pour Tshala Muana. Il a créé la demande. Elle a fourni l'offre émancipée. C'est une lignée directe.
Au moment où toute la scène léopoldvilloise veut sonner comme à La Havane ou à Bruxelles, lui, il sonne comme à Mbuji-Mayi. Sa matière première, c'est le « mutuashi ». Rythme ternaire originaire du Kasaï, de Mbuji-Mayi, rythme de veillée, rythme de grand-mère, en 12/8 avec cette oscillation caractéristique entre binaire et ternaire, cette danse si particulière du bassin. Il l'adapte à la guitare avec la technique du likembé ( en ethnomusicologie, la sanza, le piano à pouces, le lamellophone à lames métalliques ). Il plaque le likembé sur la guitare solo électrique.
Personne n'avait fait ça. Sa guitare ne joue plus d'accords ; elle pleure comme une sanza. On entend “trois voix simultanées” sur un seul instrument. Une polyphonie à trois plans. À l'oreille, l'auditeur non averti croit entendre deux guitares superposées. C'est une illusion auditive, une hétérophonie savante. C'est le son qui va devenir la signature de l'École African Jazz. Une guitare qui chante à 3 voix en même temps. On dirait deux guitares.
Mais un son sans visage, ça ne se vend pas à Léo des années 960. Les Kinois veulent voir qui chante. Il lui faut une égérie qui incarne ce son. Pas une femme évoluée en robe à fleurs comme « Félicité » (Jeanne‑Félicité Safou-Safouesse), celles de Kalle Jeff. Il lui faut l'anti-évoluée. La vraie.
Et il la crée en 1966-67 dans « bougie ya motema » : « Ngalula Mipende Ya Milangi ». (Ngalula, la hanche en amphore. Ngalula mipende ya milangi,) Ce n'est pas une femme réelle de Mbuji-Mayi. C'est la Mbuji-Mayi idéalisée par le Kasaïen qui vit à Kin. C'est sa mère, sa cousine, sa fiancée laissée au village, mais sublimée, fantasmée, grossie, mythifiée pour être audible à Léo. Mipende ya milangi : les hanches tressées, dessinées, en amphore. Le signe de la fécondité, de la richesse diamantifère, du surplus.
C'est de l'auto-folklorisation stratégique. Il vend son propre village comme exotisme pour acheter une place en ville.
Nico crée le corps en 1967. Tshala donne la voix. Et c'est là que ta théorie boucle. Tshala Muana et Dr Nico ont fait exactement le même geste, à 20 ans d'intervalle. Dr Nico, dans les années 60, prend la femme Luba réelle et en fait un fantasme national pour que Kin l'accepte. Il dit : "Regardez comme nos femmes sont belles, avec des hanches en amphore." Il vend l'image. Il crée le corps. Il crée la demande.
Tshala Muana, dans les années 80 dans « Mpokolo » (
piped.video/8NpQd7_HCF0?si=MveB…), prend ce fantasme national et le retransforme en femme réelle. Elle dit : "Je suis cette femme aux hanches en amphore, regardez-moi danser, mais je ne suis pas qu'une paire de hanches. J'ai une cicatrice d'amour (
piped.video/Q1Zlf13Uw7Q?si=GJJM…), je suis la Mamu Nationale (
piped.video/cdAyekVJb9E?si=oM7_…), je vous fais danser (
piped.video/7CtyX8lgYxk?si=8o8r…).
Elle a donné la voix et le pouvoir à ce corps. Elle a fourni l'offre émancipée.
Dr Nico, le Kasaïen génial, a dû chanter en Lingala pour être entendu à Léopoldville, la capitale. Il a traduit sa culture pour la capitale. Tshala, 20 ans après, fait l'inverse. Elle, Kasaïenne de Kananga, impose le Tshiluba à Kinshasa, à Paris, à Abidjan. Au moment où tout le monde chante en Lingala pour vendre, elle chante en Tshiluba pour régner. Elle dit : vous allez danser le mutuashi, mais vous allez le danser dans ma langue maternelle. Vous allez apprendre à dire "Mamu", "Malu", "Tshibola". Elle dé-lingalise la musique congolaise à sa manière.