A la Une des médias suisses, l'industrie de la fraude ukrainienne.
En Ukraine, une industrie de call center frauduleux prospère dans l’ombre de la guerre. Des centres d’appels, appelés localement « ofisi », emploieraient environ 60;000 personnes selon l’ONG genevoise Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) — presque les deux tiers des effectifs du secteur bancaire légal. À son apogée, ce marché aurait pu générer jusqu’à un milliard de dollars par mois.
Ces structures imitent des entreprises classiques : ressources humaines, informatique, analystes, sécurité. Les opérateurs, souvent très jeunes (18-20 ans), passent des appels à froid à partir de listes ou de bases de données détaillées (profession, revenus, soldes bancaires parfois fournis par des employés de banques). Ils inventent un problème, virement suspect, risque de blocage de compte, puis poussent la victime à transférer de l’argent, à contracter un crédit ou à vendre une voiture ou un appartement. Contre les Russes, le scénario type est le faux conseiller bancaire ou agent des services ; contre les Européens et les Américains, ce sont plutôt de faux placements, du trading de devises ou des arnaques aux cryptomonnaies.
La GI-TOC estime que les Russes ne représentent que 10 à 15 % des cibles, parfois comme couverture. Les victimes se trouvent dans au moins 29 pays. Après le durcissement des mesures anti-fraude en Russie, l’activité s’est déplacée vers l’Europe et les États-Unis. L’idée selon laquelle ces centres ne viseraient que des Russes est jugée trompeuse.
La protection passe par des pots-de-vin à la police, à des responsables publics et au secteur privé, de l’ordre de 10.000 à 15.000 dollars par mois selon le rapport de la GI-TOC. Certains opérateurs avancent un motif patriotique, mais l’objectif principal reste le profit ; les dons à l’armée ukrainienne resteraient marginaux.
En Suisse, le réseau de police Nedik constate une hausse des fraudes liées à l’Ukraine, sans publier de chiffres nationaux « pour des raisons tactiques ». Une enquête bernoise, ouverte depuis des années, vise un homme soupçonné d’avoir dirigé plusieurs centres à Kiev : une seule plateforme aurait causé près de quatre millions de francs suisse de préjudice signalé. Des enquêtes internationales ont identifié quatre centres ukrainiens dont les principales victimes étaient suisses et allemandes. Des Ukrainiens ont aussi été arrêtés dans plusieurs cantons comme collecteurs d’argent.
Côté ukrainien, l’opération anticorruption « Karthago » du NABU a conduit à des perquisitions, y compris au parquet général, et à la démission du procureur général Ruslan Kravtchenko, qui nie toute implication et n’est pas mis en examen. L’enquête porte sur une protection de ces réseaux contre rétribution.