Donald n'a pas dit son dernier mot
Trump avait prévenu : il deviendrait « Monsieur Veto ». Il a perdu la Chambre et le Sénat. Et si cette défaite, loin de le neutraliser, ouvrait une nouvelle phase de son affrontement avec les institutions américaines ?
Il faut se souvenir de la scène. À la veille du scrutin, dans un entretien avec Miranda Devine pour le New York Post, Trump explique tranquillement ce qu'il fera si les démocrates remportent le Congrès : il opposera son veto aux textes qu'ils lui enverront. Un mois ou deux de blocage, estime-t-il, et ils finiront par négocier. Puis vient le vote du 3 novembre 2026. Les démocrates reprennent les deux chambres. L'ampleur exacte de leurs majorités reste à préciser, mais le verdict politique est sans appel.
Et pourtant, la partie est loin d'être terminée. Trump n'avait pas besoin de connaître le résultat à l'avance pour envisager une défaite et préparer la riposte. Depuis son retour à la Maison Blanche, il a concentré une énergie considérable sur un objectif : mieux contrôler les leviers de l'exécutif qu'il ne l'avait fait pendant son premier mandat.
Pour comprendre, remontons à 2017. Trump découvre alors la présidence en novice, entouré de responsables issus de l'establishment républicain, parfois en désaccord profond avec lui. Le turnover est spectaculaire : selon Brookings, 92 % des postes de son premier cercle de conseillers, la fameuse « A-Team », changent de titulaire avant janvier 2021. Et pendant près de deux ans, l'enquête Mueller domine son mandat. Elle n'établira pas de conspiration entre sa campagne et le gouvernement russe, sans pour autant le disculper de toute question relative à l'obstruction à la justice. Trump gouverne dans un climat de méfiance et de conflit permanent. Ses relations avec des conseillers et responsables parfois réticents deviennent un sujet politique en soi. Son premier mandat lui apprend une chose essentielle : le président peut donner une direction, mais encore faut-il que la machine accepte de la prendre.
Il en tire manifestement des leçons. Entre ses deux mandats, son entourage prépare le retour au pouvoir, les nominations et les réformes administratives. La loyauté devient un critère central. Les protections de certains fonctionnaires fédéraux occupant des postes influant sur les politiques publiques sont réduites. L'administration se veut plus disciplinée, plus directement alignée sur la Maison Blanche. Pas au point de supprimer l'instabilité : Brookings relevait encore 56 % de renouvellement dans cette même « A-Team » en septembre 2026. Mais cette fois, Trump connaît la machine et cherche à en maîtriser les rouages. Le dispositif Schedule Policy/Career, mis en place pour certaines fonctions influant sur les politiques publiques, illustre cette approche. Il facilite la révocation de titulaires de postes sensibles sans transformer pour autant tous les fonctionnaires de carrière en employés politiques. C’est moins spectaculaire qu’un grand discours. C’est parfois beaucoup plus efficace.
Alors, quels leviers lui restent face à un Congrès démocrate ? D'abord, le veto. Pour passer outre un refus présidentiel, il faut les deux tiers des suffrages dans chacune des chambres, soit 290 représentants et 67 sénateurs si tous votent. Une majorité parlementaire ordinaire ne suffit pas. Le président peut donc empêcher ses adversaires de transformer leur victoire électorale en lois. Mais il ne peut pas les obliger à voter les siennes. Cette distinction va compter chaque semaine, au rythme des affrontements sur les budgets et les textes prioritaires. Elle explique pourquoi un président peut être politiquement affaibli tout en conservant un formidable pouvoir de nuisance pour ses adversaires. Être incapable de faire voter ce que l’on veut et être capable d’empêcher l’autre de gouverner sont deux situations très différentes.
Ensuite, les décrets exécutifs. Au 22 octobre 2026, Trump en avait déjà signé 292 pendant son second mandat. Ces textes permettent de diriger l'action administrative sans vote préalable du Congrès, dans les limites du droit existant. Les tribunaux peuvent les suspendre ou les invalider, et le législateur peut les contrer par une loi. Mais cette dernière reste exposée au veto. Trump dispose ainsi d'un puissant instrument d'action, même si ce n'est pas un pouvoir illimité.
S'ajoutent les pouvoirs d'urgence, encadrés par la loi, et surtout le contrôle de l'appareil fédéral. C'est là que se trouve une partie du rapport de force : voter un texte et le faire appliquer sont deux batailles différentes. Une administration déterminée à défendre les priorités présidentielles peut rendre la seconde particulièrement compliquée.
Il reste même une dernière fenêtre avant janvier : la session dite lame duck, pendant laquelle les élus sortants siègent encore alors que leurs successeurs sont déjà désignés. Selon Pew Research Center, la proportion de lois adoptées pendant cette période est passée de 16,9 % au 108e Congrès à 61,3 % au 118e. Les dernières semaines ne sont plus nécessairement une formalité. Trump pourrait chercher à en profiter pour consolider certaines décisions avant l'installation des démocrates. Encore faudra-t-il réunir les voix. Le chiffre de Pew mesure des lois promulguées, pas leur importance politique. Il n’autorise donc pas à présenter cette session comme une garantie de dernier coup d’éclat. Il prouve seulement qu’il serait imprudent de considérer le Congrès sortant comme déjà parti en vacances. C’est l’une des ironies de la démocratie américaine : les élus battus conservent encore pendant quelques semaines des pouvoirs que les vainqueurs devront attendre janvier pour exercer. Une fenêtre étroite, mais politiquement tentante.
Mais les démocrates, eux non plus, ne sont pas désarmés. Robert Garcia, pressenti pour prendre la tête de la commission de supervision de la Chambre, a résumé leur état d'esprit en deux mots : « Lawyer up. » Prenez un avocat. Ils pourront convoquer des témoins, exiger des documents, enquêter sur l'administration et refuser de voter certains financements. Ils peuvent également bloquer des nominations : avec le Sénat, ils contrôlent désormais une étape essentielle de la désignation des juges fédéraux et des hauts responsables. Et ils pourront rendre publiques les contradictions, les conflits d’intérêts ou les erreurs de l’administration à travers des auditions parlementaires. Cela ne produit pas toujours une loi. Cela peut néanmoins produire une crise politique, avec les images et les témoignages qui l’accompagnent.
Ils se heurteront cependant à deux obstacles considérables. Le premier est le veto présidentiel. Le second est la règle du Sénat qui exige généralement 60 voix pour mettre fin à l'obstruction sur une loi ordinaire. Il existe des exceptions, notamment pour certaines mesures budgétaires, mais elles ne font pas disparaître le veto. Résultat : les démocrates pourront bloquer beaucoup de choses, sans nécessairement pouvoir imposer leur propre programme. Et Trump pourra s'opposer à leurs lois, sans pouvoir leur arracher les financements ou les confirmations qu'ils refuseront.
Le personnage de « Monsieur Veto » n'est d'ailleurs pas né après les élections. Fin décembre 2025, Trump avait déjà opposé son veto à deux textes adoptés largement par le Congrès. Le premier concernait un projet d'adduction d'eau potable au Colorado. Le second, les terres de la tribu Miccosukee dans les Everglades, en Floride. Le 8 janvier 2026, la Chambre tenta de passer outre. Pour le Colorado, 248 voix favorables, dont 35 républicaines. Pour la Floride, 236 voix, dont 24 républicaines. Dans les deux cas, échec. Deux votes très concrets, sans mobilisation idéologique particulière, et pourtant une même conclusion : le seuil constitutionnel protège efficacement le refus du président.
Avant même de défier un Congrès démocrate, Trump avait montré qu'une partie de son propre camp hésitait à le contredire. Et il avait commencé son rôle de « Monsieur Veto » avec une conduite d'eau et une tribu amérindienne. Pas exactement la grande bataille contre le « wokisme » que certains attendaient.
Reste la question la plus explosive : la revanche judiciaire. Trump va-t-il chercher à poursuivre ceux qui l'ont enquêté, accusé ou tenté de le destituer ? Plusieurs procédures visant ses adversaires existent déjà. Mais leur déroulement rappelle une règle assez désagréable pour tout président : ordonner ou souhaiter des poursuites ne suffit pas à convaincre un tribunal.
En novembre 2025, les premières inculpations de James Comey et de Letitia James ont été annulées par une juge en raison de la nomination irrégulière de la procureure chargée des dossiers. Pas d'acquittement sur le fond, mais un sérieux revers de procédure. En décembre, deux grands jurys fédéraux de Virginie ont ensuite refusé de nouvelles inculpations de Letitia James. En octobre 2026, un grand jury de Washington a également refusé d'inculper Cassidy Hutchinson, ancienne collaboratrice entendue par la commission du 6 janvier.
Le dossier Comey est plus complexe. Il a de nouveau été inculpé en avril 2026, en Caroline du Nord, dans une affaire distincte liée à une publication sur Instagram. D'autres démarches judiciaires ont suivi. Il serait donc inexact de prétendre que tous les grands jurys ont rejeté toutes les poursuites. Mais l'ensemble illustre les résistances, les échecs et les limites de cette offensive.
Car le grand jury américain est un curieux contre-pouvoir. Ce sont des citoyens ordinaires qui examinent les accusations présentées par les procureurs et décident si elles justifient une inculpation. Ils ne prononcent pas la culpabilité. Ils peuvent néanmoins opposer un refus. On peut nommer des procureurs loyaux, changer des responsables, multiplier les dossiers. On ne peut pas décréter qu'un jury populaire doit dire oui.
C'est peut-être là le paradoxe de cette nouvelle séquence. Trump a davantage préparé son retour, renforcé son emprise sur l'exécutif et conservé des instruments de blocage redoutables. Mais le système américain, avec ses lourdeurs et ses procédures parfois kafkaïennes, reste un adversaire à sa mesure. Le Congrès contrôle l'argent et les nominations. Les tribunaux contrôlent la légalité. Et, parfois, un groupe de citoyens anonymes suffit à contrarier des procureurs fédéraux.
Les démocrates ne pourront pas effacer la présidence Trump d'un trait de plume. Lui ne pourra pas davantage faire disparaître les contre-pouvoirs en signant un décret. La présidentielle de 2028 demeure une échéance décisive, mais d'ici là, chaque budget, chaque nomination, chaque enquête et chaque décision de justice peut devenir un champ de bataille.
Trump a perdu le Congrès. Il n'a pas perdu la Maison Blanche. La question n'est donc plus de savoir s'il peut encore agir, mais jusqu'où il ira, ce que ses adversaires pourront lui opposer et ce que les institutions laisseront passer.
Donald n'a pas dit son dernier mot. Le système américain non plus.
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