Pourquoi la droite technoslop défend-elle l’écriture d’un roman par ChatGPT, pourquoi se réjouit-elle du monde fabuleux que, selon elle, cela annonce ? Parce que la droite technoslop ne dispose pas d’un modèle satisfaisant de la nature humaine. Elle semble même dénuée de toute volonté de penser la nature humaine, alors qu’une réflexion sur les transformations radicales qu’annonce l’IA est absurde si elle n’est pas accompagnée d’une volonté de comprendre l’homme et ce qui pourrait, dans de nouveaux contextes, l’épanouir, le motiver, le frustrer. La droite technoslop a donc la *certitude absolue* que la disparition de l’écriture humaine serait une bonne chose si elle permettait aux lecteurs d’avoir accès à des œuvres de qualité supérieure, générées par des IA. Pourtant, et cette réflexion, donc, ne lui traverse pas l’esprit, l’être humain est un animal social, façonné par de longues années d’évolution au sein de petits groupes. Ce qui le comble, dans la lecture d’un bon roman, n’est donc peut-être pas uniquement le fait de lire une suite de mots intéressante, mais le fait de lire des mots qu’un autre humain a pensé, pesé, qui reflètent sa subjectivité et sa singularité. Et ainsi d’entrer, par cette lecture, en contact avec un autre esprit. L’être humain n’est pas fait pour rester longtemps isolé de ses semblables, or la lecture d’un roman rédigé par un humain le lie à l’un de ses semblables ; la lecture d’un roman produit par Chat GPT ne fait rien de tel. (Évidemment, si le lecteur croit, à tort, que le roman est écrit par un humain, il se sent lié à un autre esprit, mais l’aveuglement collectif ne semble pas être une solution pérenne).
La droite technoslop ferait bien de méditer ce passage de Houellebecq : “Seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et se grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami - aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu’on ne ne le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu. Alors bien entendu, lorsqu’il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance ; la profondeur de la réflexion de l’auteur, l’originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive et qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres. [...] Un livre qu’on aime, c’est avant tout un livre dont on aime l’auteur, qu’on a envie de retrouver, avec lequel on a envie de passer ses journées.” (Merci
@FbClementine)
Mais plutôt que de réfléchir finement aux facteurs qui déterminent la valeur subjective qu’un humain accorde à un texte, la droite technoslop se raccroche à un modèle mental simpliste : “on se fiche qu’une table soit fabriquée dans une usine ou par un artisan, pourquoi devrait-on se soucier du mode de fabrication d’un roman ?”. Ce qui échappe à la droite technoslop, c’est qu’une table n’est pas un roman. On ne peut pas penser “la technologie” comme un bloc abstrait, et on ne peut pas appliquer uniformément les mêmes schémas mentaux à l’automatisation de l’écriture et à l’automatisation de la récolte de tomates car…ce sont des choses différentes. Mais il est plus simple de se raccrocher une bonne fois pour toute à une grille de lecture générale que de penser le particulier à chaque fois qu’il se présente. La pensée devient elle-même du slop.