Quelques mots sur « Balance ton Claude », projet Ă travers lequel nous avons rĂ©vĂ©lĂ© que « CâĂ©tait ça ou mourir », livre phĂ©nomĂšne de la rentrĂ©e littĂ©raire, est sans doute trĂšs largement rĂ©digĂ© par une IA.
1) Je nâĂ©tais pas seul ; il sâagissait dâun projet collectif. Les autres rĂ©vĂ©leront leur identitĂ© en temps voulu sâils le souhaitent.
2) Ă tous ceux qui nous reprochent dâavoir nui Ă OrĂ©lien, pensez plutĂŽt Ă lâauteur qui a passĂ© des centaines dâheures sur son manuscrit pour Ă©crire un magnifique livre, qui aurait mĂ©ritĂ© le Goncourt, et qui ne lâaurait pas eu. Aurait-il Ă©tĂ© plus juste de laisser cet auteur ĂȘtre flouĂ© ? Et des milliers de lecteurs ĂȘtre trahis ? Nous avons Ă©videmment de la compassion pour les jours difficiles que doit vivre OrĂ©lien, et nous espĂ©rons quâil est soutenu. Mais il nous a semblĂ© ĂȘtre de notre devoir de lancer lâalerte.
3) Quelles Ă©taient nos motivations ? Ceux qui me lisent savent que je mĂšne, depuis un an, une reflexion sur les effets de lâIA sur nos vies. Pourtant plutĂŽt techno-optimiste, je redoute quâaprĂšs plusieurs millĂ©naires de civilisation fondĂ©e sur lâĂ©crit, lâIA provoque la disparition de la lecture et de lâĂ©criture.
LâIA peut, et pourra de plus en plus (les tics dâĂ©criture disparaĂźtront avec le progrĂšs des modĂšles) produire des oeuvres exceptionnelles, en quasi autonomie. Le contenu humain sera (est dĂ©jĂ ?) noyĂ© dans un ocĂ©an de contenu IA dâexcellente qualitĂ©. Un jour lâĂ©crivain humain se dira : Ă quoi bon ? Ă quoi bon passer des centaines dâheures Ă me documenter, Ă rĂ©flĂ©chir, Ă choisir mes mots pour ĂȘtre dans tous les cas soupçonnĂ©s dâavoir copiĂ©-collĂ© Chat GPT (parce que certains trompent leurs lecteurs, le soupçon se gĂ©nĂ©ralisera) et pour ne pas ĂȘtre lu (lâattention humaine est une ressource finie ; plus elle est absorbĂ©e par du contenu IA, moins elle est allouĂ©e aux productions humaines) ?
Pour preserver les incitations Ă Ă©crire dans ce nouveau monde, il faudrait que les lecteurs puissent savoir sâils ont affaire au texte dâun humain ou dâun robot, pour pouvoir, si tel est leur souhait, allouer disproportionnellement leur attention aux productions humaines. Je chĂ©ris donc lâexistence de Pangram (entreprise dans laquelle je ne suis pas investisseur, mĂȘme si cette thĂ©orie est amusante), tout en redoutant que le logiciel soit dĂ©passĂ© par les progrĂšs des modĂšles. En disant ça, je ne pense pas uniquement aux Ă©crivains, mais avant tout aux lecteurs. Les lecteurs semblent aimer lire un roman rĂ©digĂ© par une IA, mais uniquement⊠lorsquâils ne savent pas quâil sâagit dâIA ! Or on peut collectivement sâaveugler un certain temps, mais le jour oĂč la plupart des Ă©crivains humains auront abandonnĂ©, le jour oĂč chaque lecteur comprendra quâil fait face, avec une forte probabilitĂ©, Ă la prose de Chat GPT, il cessera sans doute de lire. En effet, ce qui comble, dans la lecture dâun bon roman, voire dâun essai, nâest pas uniquement le fait de lire une suite de mots intĂ©ressante (mĂȘme si cela compte !), mais aussi le fait de lire des mots quâun autre humain a pensĂ©s, pesĂ©s, qui reflĂštent sa subjectivitĂ© et sa singularitĂ©. Et ainsi dâentrer, par cette lecture, en contact avec un autre esprit. LâĂȘtre humain nâest pas fait pour rester longtemps isolĂ© de ses semblables, or la lecture dâun roman rĂ©digĂ© par un humain le lie Ă lâun de ses semblables ; la lecture dâun roman produit par Chat GPT ne fait rien de tel.
Câest pourquoi il est important de dĂ©noncer les auteurs qui proposent un copiĂ©-collĂ© de Chat GPT en prĂ©tendant quâil sâagit de leur plume. Non seulement ils trahissent le pacte moral qui les lie Ă leur lectorat, mais en plus, ils contribuent Ă retirer, de façon dĂ©loyale (car ils mentent sur la nature de leur produit !) des lecteurs Ă ceux qui font encore lâeffort de choisir leurs mots (et donc Ă dĂ©courager cet effort). Et surtout, ils contribuent Ă la gĂ©nĂ©ralisation du soupçon, ils Ă©rodent la prĂ©somption dâhumanitĂ© dont bĂ©nĂ©ficie un texte face Ă de potentiels lecteurs. Ils prĂ©cipitent lâavĂ©nement dâun monde oĂč plus personne ne lira et nâĂ©crira, avec toutes les regressions cognitives et culturelles que cela implique. (Je mâĂ©tonne dâailleurs de voir certains Ă©crivains ne pas comprendre quâen dĂ©fendant la dĂ©marche dâOrĂ©lien, ils scient la branche qui a permis Ă la littĂ©rature dâexister.) Entendons-nous bien : si des producteurs de contenu IA souhaitent concurrencer les Ă©crivains humain, câest leur droit le plus strict *du moment quâils ne mentent pas sur la nature de leur travail et quâils laissent donc les lecteurs choisir en connaissance de cause*. Sâil se trouve que dans ces conditions, lâattention des lecteurs se porte toute de mĂȘme massivement vers lâartificiel plutĂŽt que lâauthentique, les Ă©crivains humains auront perdu Ă la loyale. Mais les rĂ©actions Ă lâaffaire OrĂ©lien montrent que les lecteurs semblent avoir une forte prĂ©fĂ©rence pour lâauthentique.
Le projet est donc nĂ© de ces prĂ©occupations. Ni les idĂ©es politiques dâOrĂ©lien ni le thĂšme de son livre ne nous importaient (ceux qui me lisent savent que mon combat contre le slop nâa rien de politiquement partisan). Il se trouve que des lecteurs attentifs nous ont parlĂ© dâimportants soupçons sur ce livre en particulier. Nous avons testĂ© beaucoup dâautres livres ; aucun nâatteignait de tels scores dâIA.
4) Je pense (cela nâengage que moi, pas les autres membres du collectif) quâun mauvais procĂšs est fait aux jurys des prix littĂ©raires et aux critiques ayant encensĂ© ce livre. Le style du texte pouvait ĂȘtre pĂ©nible pour quiconque a lâhabitude de discuter avec des LLM, mais pour les autres, lâadmiration est comprĂ©hensible : si chaque mot de ce livre avait Ă©tĂ© choisi par un humain, il aurait sans doute fallu saluer une forme de gĂ©nie dans le rythme de cette Ă©criture, soutenue ainsi sur 250 pages. Lâangle le plus profond dans cette polĂ©mique nâest pas la naivetĂ© des jurys (nous serons tous, Ă un moment ou un autre, dĂ©passĂ©s par les progrĂšs de ces modĂšles), mais justement, cette vitesse de progression, illustrĂ©e ici par la capacitĂ© des IA non seulement Ă passer le test de Turing mais Ă remporter nos prix littĂ©raires les plus prestigieux. Cela donne le vertige et soulĂšve des questions existentielles sur la place de lâhomme dans ce nouveau monde.
5) Merci Ă tous les mĂ©dias, parmi lesquels LibĂ©ration, France Info, France Inter, Le Huffington Post ou Les Ăchos, qui ont fait un travail dâenquĂȘte honnĂȘte et rigoureux pour Ă©tablir la fiabilitĂ© de Pangram.