Dans le film « Le Temps des bouffons », Pierre Falardeau mettait en lumiĂšre, avec dĂ©rision, le fait que les QuĂ©bĂ©cois sont traitĂ©s en porteurs dâeau sur leur propre territoire, condamnĂ©s Ă se laisser dicter les dĂ©cisions fondamentales de leur sociĂ©tĂ© par des Ă©lites financiĂšres qui nâont aucune lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique.
La lutte des QuĂ©bĂ©cois pour ĂȘtre « maĂźtres chez eux », câest-Ă -dire pour prendre eux-mĂȘmes les dĂ©cisions qui orientent leur dĂ©veloppement Ă©conomique et social, a pris son essor lorsque Jean Lesage a fait comprendre aux banquiers de la rue Saint-Jacques que ce serait dĂ©sormais le gouvernement du QuĂ©bec, et personne dâautre, qui dĂ©ciderait au nom des QuĂ©bĂ©cois. Son message Ă©tait clair : le QuĂ©bec nâĂ©tait plus Ă vendre, et son peuple devait ĂȘtre respectĂ©.
Cette posture a notamment permis la crĂ©ation dâHydro-QuĂ©bec et de la Caisse de dĂ©pĂŽt et placement du QuĂ©bec, qui demeurent parmi les leviers les plus importants de lâĂ©conomie quĂ©bĂ©coise. La dĂ©marche de rĂ©appropriation de nos institutions dĂ©mocratiques sâest poursuivie sous les gouvernements de RenĂ© LĂ©vesque, de Jacques Parizeau et de Bernard Landry.
Or aujourdâhui, le gouvernement fĂ©dĂ©ral a dĂ©cidĂ© dâentreprendre des nĂ©gociations avec lâUnion europĂ©enne, qui touchent directement le QuĂ©bec, sans consulter le QuĂ©bec ni lui permettre dâavoir une place Ă la table des nĂ©gociations, contrairement Ă ce qui sâĂ©tait fait lors des nĂ©gociations ayant menĂ© Ă la crĂ©ation de la zone de libre-Ă©change avec lâUnion europĂ©enne. Souvenons-nous Ă©galement que câest aussi le QuĂ©bec qui avait jouĂ© un rĂŽle de prĂ©curseur dans lâappui Ă lâALĂNA.
Ainsi, non seulement le gouvernement fĂ©dĂ©ral refuse de consulter le QuĂ©bec et de le faire participer aux nĂ©gociations, il cherche Ă lui imposer des dĂ©cisions Ă©conomiques qui touchent Ă ses champs de compĂ©tence, en rupture complĂšte avec la doctrine GĂ©rin-Lajoie. Il va mĂȘme plus loin sur le plan symbolique en refusant au premier ministre du QuĂ©bec de prendre la parole dans le cadre dâun Ă©vĂ©nement sur son propre territoire oĂč les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques du QuĂ©bec seront nĂ©gociĂ©s.
Pire encore, le gouvernement fĂ©dĂ©ral voudrait nous faire croire que le fait, pour le premier ministre du QuĂ©bec, dâobtenir la permission de servir des crevettes cocktail lors dâune rĂ©ception constitue une forme dâinfluence acceptable et suffisante dans la reprĂ©sentation des intĂ©rĂȘts du QuĂ©bec.
Câest non seulement un manque de respect grave, mais câest surtout un important recul pour la capacitĂ© du QuĂ©bec Ă agir de maniĂšre autonome et Ă dĂ©fendre lui-mĂȘme ses intĂ©rĂȘts.
La vision du Canada dĂ©fendue par Mark Carney est celle dâun Ătat fĂ©dĂ©ral centralisateur, voire unitaire, qui impose ni plus ni moins aux provinces un rĂŽle dâobservatrices dans des discussions qui touchent pourtant leurs intĂ©rĂȘts fondamentaux et leurs champs de compĂ©tence.
Cette vision entre directement en contradiction avec les principes défendus par notre gouvernement, notamment précisément le respect de notre autonomie et de nos champs de compétence.
En dĂ©but de mandat, il est essentiel dâĂ©tablir clairement notre position pour la suite des choses : le QuĂ©bec doit ĂȘtre la table des dĂ©cisions pour dĂ©fendre ses intĂ©rĂȘts. C'est non nĂ©gociable. M. Carney l'a bien dit lui-mĂȘme : « Si on nâest pas Ă la table, on est au menu. »