J'ai regardé le gamin jusqu'au bout.
Keffieh au cou, raie au milieu, voix de bon élève, et ce petit sourire de celui qui sait qu'il est en train de gagner la scène.
Vincent Lapierre voulait un clash. Il est tombé sur une récitation.
Il s'appelle Elwan. Le reste, on ne l'a pas. Ni le nom, ni l'âge, ni le parcours. Un prénom, un lycée, et déjà une légende. Jacques-Decour, Paris 9e, l'établissement où l'on prépare aussi des classes préparatoires, à deux stations de métro des théâtres et des sièges de partis. C'est de là qu'il parle au nom des lycées qui manquent de chauffage.
Dimanche, un compte presque inconnu poste l'extrait. En trois jours, le gamin a des t-shirts à son effigie, une vidéo reprise par le Mouvement lycéen des Jeunesses communistes, et la gauche qui se demande qui est cette star.
Mardi, dans le cortège, il se précipite sur Jean-Luc Mélenchon, l'enlace, l'embrasse, et lâche que c'est lui qui va sauver la France. Mélenchon publie la photo. Rencontre entre "tribuns du peuple".
Le lendemain, plateau de David Pujadas. La carrière tient dans une semaine.
Dans l'échange, il est calme, et c'est ça qui a fait mouche. Il parle moyens, conditions d'enseignement, forces de l'ordre. Il sort la gauche de rupture, la formule de La France insoumise, contre un Parti socialiste qui accompagnerait le système sans le casser.
Puis, interrogé ailleurs, il dit être blanc, avec un capital culturel conséquent, et il demande aux médias d'aller plutôt interroger les jeunes de banlieue.
J'ai entendu la phrase deux fois. La première, elle a l'air généreuse. La seconde, elle est obscène. Le garçon qui a le micro explique qu'il ne devrait pas l'avoir, et il le garde. Il désigne du doigt ceux qu'il prétend représenter, et c'est son visage à lui qu'on imprime sur le coton.
On connaît le truc. On ne cherche pas le lycéen de Paul-Éluard qui bloque depuis dix jours, qui bafouille, qui a peur des flics ou qui aime ça, et qui n'a pas les mots.
On cherche celui qui tient trois minutes, qui connaît le vocabulaire, qui porte le bon tissu autour du cou, et qui ne cassera pas la caméra.
Lapierre a eu son élève modèle. La gauche a eu son visage propre.
Mélenchon n'avait pas besoin d'un argument de plus. Il avait besoin d'une joue. Le baiser fait le travail que cent meetings ne font plus.
Le capital culturel dont Elwan se vante est précisément ce qui le rend passable à l'antenne. Les autres restent le décor. On les cite quand on a besoin d'émotion, on les montre quand une poubelle brûle, on ne les laisse pas finir une phrase.
Ce qui me reste, c'est le baiser. Un gamin qui n'a encore rien perdu, rien cotisé, rien tenu, et qui sauve déjà la France sur un trottoir, entre deux directs, dans les bras d'un homme qui cherche depuis dix ans le fils que les sondages ne lui donnent plus.
Moi je vois autre chose. Un pays qui n'écoute plus ses jeunes, alors il s'agenouille devant le premier qui récite juste.
La France n'a pas trouvé sa jeunesse. Elle a trouvé un figurant, et elle l'a embrassé.