Derrière les saccages, deux dérives
La logique qui se trouve derrière les exactions diverses auxquelles on assiste de la part de lycéens et de collégiens est, à mon sens, celle d’un glissement des strates. Toute société est composée de gens plus ou moins bien éduqués ou, pour reprendre une expression psychanalytique, dotés d’un surmoi plus ou moins solide. Il en a toujours été ainsi : il y a toujours eu des malfrats, des assassins, des voyous, mais aussi des gens brillants et remarquables et, au milieu, une immense majorité de personnes qui travaillent, élèvent leurs enfants et gèrent leur vie sans faire d’histoires.
La civilisation ne consiste pas à faire disparaître les comportements violents, ce qui est impossible, mais à les contenir par une succession de barrières : la famille, l’école, le regard social, la police et la justice. Lorsque ces barrières s’affaiblissent, ce sont naturellement les strates les moins éduquées qui comprennent les premières que ce qui était interdit hier devient possible aujourd’hui, puis la limite se déplace encore.
Les feux de poubelles, l’incendie de lycées, de bus ou de véhicules de pompiers, les agressions d’enseignants ou de policiers sont d’abord l’expression d’une faiblesse de l’éducation, qui est le rôle premier des parents, c’est-à-dire d’une déficience du surmoi. Mais cette éducation familiale ne peut fonctionner que si toute la société tient à peu près le même discours, ce qui est de moins en moins le cas dans un univers qui sanctionne peu, tard ou mal, tandis que certaines familles ne savent elles-mêmes sanctionner que par des coups et des hurlements.
J’ai raconté hier mon passage à un carrefour d’un quartier petit-bourgeois parfaitement tranquille de Marseille, où un attroupement de joggings et de cagoules avait brûlé quelques poubelles et en avait mis d’autres en travers de la chaussée. Ils étaient tous extrêmement jeunes, j’aurais parié sur des collégiens, et tous ou presque étaient des garçons issus de l’immigration.
En y réfléchissant, je crois que nous sommes face à deux dérives profondes qui se renforcent mutuellement.
La première est la chute de l’autorité. Nous payons les suites intellectuelles de Mai 68, de "l’interdit d’interdire" et, plus largement, de cette évolution qui a fini par rendre presque suspects les concepts de discipline, d’ordre ou de sanction. Évidemment qu’un régime autoritaire, et a fortiori totalitaire, repose sur une obéissance qui ne souffre guère la contestation, mais nous avons commis l’erreur symétrique de croire qu’une démocratie devait se définir par l’effacement de l’autorité.
C’est un contresens majeur : la démocratie n’est pas l’absence d’autorité, mais une autorité soumise à la loi, contrôlée et contestable par des procédures démocratiques. Un professeur doit pouvoir imposer le silence dans sa classe, un policier doit pouvoir donner un ordre légal et être obéi, un juge doit pouvoir prononcer une peine réellement exécutée, et des parents doivent pouvoir dire non à leurs enfants sans penser qu'ils commettent une violence psychologique.
Nous payons cette dérive dans le maintien de l’ordre, avec des policiers régulièrement agressés par de petites frappes qui connaissent parfaitement les limites du système, dans une justice qui peine à sanctionner rapidement et lisiblement, pour des raisons à la fois idéologiques et matérielles, et surtout dans l’école, où la discipline est trop souvent traitée comme beaucoup de problèmes dans notre société : en mettant la poussière sous le tapis.
Le problème n’est donc pas seulement que certains jeunes ne respectent plus l’autorité, mais que les adultes eux-mêmes ne savent plus très bien s’ils ont encore le droit de l’exercer.
La seconde dérive est l'effondrement de l’identité. On ne peut ignorer que les petites frappes qui sèment aujourd’hui le désordre le plus violent sont très souvent issues d’une immigration venue du continent africain, du Nord comme du Sud. Cela ne signifie évidemment ni que l’immigration produit mécaniquement de la violence, ni que les jeunes issus de l’immigration se comportent tous ainsi, mais cela oblige à poser sérieusement la question de l’intégration.
Contrairement à certains, je ne suis pas hostile à l’immigration ; j’en suis moi-même le produit, mon père étant arrivé d’Égypte après la Libération. Je pense même que l’immigration peut avoir un mérite considérable en oxygénant des sociétés vieillissantes et trop repliées sur elles-mêmes, mais elle ne fonctionne que si le pays d’accueil sait lui-même ce qu’il est.
C’est là que se trouve notre faiblesse principale. Pendant longtemps, le contrat français était assez clair : peu importait d’où vous veniez, vous pouviez devenir français, mais devenir français signifiait adopter une langue, une histoire, des références, des règles communes et une certaine idée du pays. Ce modèle n’était ni parfait ni toujours tendre, mais il avait au moins l’immense mérite d’indiquer une direction.
Aujourd’hui, nous avons progressivement supprimé la destination tout en continuant à demander aux gens de s’intégrer. S’intégrer à quoi, exactement, lorsque chanter la Marseillaise devient pour certains un « truc de droite », qu’honorer le drapeau paraît suspect, que le patriotisme exige mille précautions oratoires, qu’on n’apprend plus les départements à l'école et que le service national, avec tous ses défauts, a disparu sans que rien ne remplace sa fonction de brassage et d’appartenance commune ?
Nous avons ajouté à cela une autre confusion : sommes-nous français, européens, ou les deux, et que signifie concrètement chacune de ces appartenances ? À force de transférer des compétences et des symboles sans construire parallèlement un véritable sentiment "national" européen, entreprise bien difficile, nous avons réussi l’exploit d’affaiblir l’identité nationale sans lui substituer une identité européenne de même intensité, ce qui nous laisse, pardonnez-moi l’expression, le cul entre deux chaises.
Et lorsque Emmanuel Macron déclarait en 2017 qu’« il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France et elle est diverse », cette phrase touchait précisément au cœur du problème : comment demander à quelqu’un de s’intégrer à une culture dont on commence par lui expliquer qu’elle n’existe pas ?
Une partie de la gauche intellectuelle a ajouté sa pierre à cet édifice en substituant progressivement au vieux modèle universaliste français une valorisation presque systématique des différences. Le problème n’est évidemment pas que les différences existent, mais que le creuset disparaisse, car si chacun est invité à conserver exclusivement son histoire, ses références et sa communauté, qu’est-ce qui fait encore de nous un peuple ?
C’est ici que les deux crises se rejoignent : une société qui n’ose plus dire clairement ce qui est interdit et qui ne sait plus dire clairement ce qui la rassemble devient nécessairement fragile. Elle ne sait plus très bien ni où placer ses frontières morales, ni pourquoi elles méritent d’être défendues.
Je vois avec beaucoup d’inquiétude cette double dérive, devenue le terreau de la fragmentation, de la violence et du désordre. Et nos divisions politiciennes ne font rien pour aider les jeunes, d’où qu’ils viennent, à croire à un avenir commun.
Il nous faut donc reconstruire simultanément deux choses : une autorité démocratique assumée et une identité nationale suffisamment forte pour inclure ceux qui arrivent, car l’une sans l’autre ne fonctionne pas. L’autorité sans projet commun finit par n’être que de la contrainte, et l’identité sans autorité devient un folklore sans conséquence.
Aucun parti ne travaille vraiment ces deux questions ensemble, alors qu’elles devraient nous ramener à une interrogation très simple : qu’est-ce qui doit encore nous rassembler ? Certains à droite en parlent, mais ils n'ont pas la moindre idée de comment changer notre trajectoire : ce ne sont que des slogans. Et trop souvent des slogans faits pour encourager la haine.
Pour moi, la réponse tient en un mot : la France.