Dans mon dernier post, j'ai posé le constat : les entrepreneurs ne font plus confiance à l'université. Maintenant je vais vous expliquer comment on en est arrivé là. Parce que rien de tout ça n'est un accident. C'est l'aboutissement d'un projet intellectuel de cent ans.
Tout commence dans une cellule de prison italienne.
Années 1930. Antonio Gramsci, fondateur du Parti communiste italien, est enfermé par Mussolini. Il se pose une question qui va changer l'histoire : pourquoi la révolution promise par Marx n'a-t-elle jamais eu lieu en Occident ? Sa réponse est d'une intelligence redoutable. Parce que le pouvoir ne tient pas seulement par la police et l'armée. Il tient par la culture. Par ce que les gens considèrent comme normal, moral, évident. Il appelle ça l'hégémonie culturelle. Conclusion : avant de prendre l'État, il faut prendre les esprits. L'école, l'université, la presse, les arts.
Gramsci meurt en 1937. Son idée, elle, ne mourra jamais.
Au même moment en Allemagne, un groupe d'intellectuels marxistes a fondé l'Institut de recherche sociale de Francfort. Adorno, Horkheimer, Marcuse. Leur projet, la théorie critique : ne plus seulement critiquer le capitalisme, mais toute la civilisation occidentale. La famille, l'autorité, la tradition, la raison elle-même. Quand Hitler arrive au pouvoir, ils fuient. Et où vont-ils ? À New York. À Columbia. L'École de Francfort s'installe au cœur de l'université américaine. Marcuse y restera et deviendra dans les années 60 le maître à penser de la Nouvelle Gauche sur les campus.
Pendant ce temps, la France sort de la guerre. 1945. Le Parti communiste, auréolé de la Résistance, est le premier parti de France. De Gaulle doit reconstruire le pays et acheter la paix sociale. Les communistes entrent au gouvernement. Le plan Langevin-Wallon, porté par deux scientifiques communistes, dessine l'école de l'après-guerre. Syndicats enseignants, université, édition, cinéma : pendant des décennies, le monde intellectuel français vit dans l'orbite du marxisme. Sartre écrit que le marxisme est « la philosophie indépassable de notre temps ». La droite garde l'économie. La gauche prend les esprits. Gramsci aurait applaudi.
Puis arrive Mai 68, et avec lui sa descendance : Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard. Leur message est simple et dévastateur. La vérité n'existe pas, il n'y a que des rapports de pouvoir. La raison universelle n'existe pas, il n'y a que des discours. Le savoir lui-même devient suspect.
Et la France fait alors ce qu'elle fait de mieux : elle exporte. En 1966, Derrida débarque à un colloque à Johns Hopkins. En quelques années, la déconstruction conquiert Yale, puis les départements de littérature, puis toutes les sciences humaines. Les Américains baptisent ça la French Theory. Sur ce terreau poussent les gender studies, les postcolonial studies, la critical race theory. Toujours la même grille : oppresseurs contre opprimés. On a simplement remplacé les classes sociales de Marx par des identités.
En 1967, l'Allemand Rudi Dutschke donne un nom à la stratégie : la longue marche à travers les institutions. Et c'est exactement ce qui se passe. Les étudiants de 68 deviennent professeurs dans les années 80, doyens dans les années 90, administrateurs dans les années 2000. Ils recrutent à leur image. Ils écrivent les programmes. Ils créent des bureaucraties entières dédiées à faire respecter la nouvelle orthodoxie.
Résultat aujourd'hui : à Harvard, moins de 3 % des professeurs se disent conservateurs. Harvard termine dernière du classement de la liberté d'expression sur les campus américains. L'institution qui devait former les esprits les plus libres du monde est devenue celle où l'on a le plus peur de parler.
L'université n'est plus là pour apprendre à penser par soi-même. Elle n'est plus là pour transmettre ce qui fait avancer la civilisation. Elle est là pour servir une idéologie mortifère qui apprend aux enfants de l'Occident à haïr l'Occident.
Et elle produit désormais trois types de profils.
La masse, docile, qui sort en récitant ce qu'on lui a appris à réciter : décroissance, culpabilité, déconstruction.
Les génies, qui sentent l'imposture et partent. Elon Musk entre en doctorat à Stanford et en ressort au bout de deux jours pour construire. Peter Thiel a fait mieux : il paie les jeunes les plus brillants du monde pour qu'ils quittent l'université. De sa fellowship sont sortis le créateur d'Ethereum et le fondateur de Figma. Ceux qui construisent le monde sont souvent ceux qui ont refusé d'être construits par l'université.
Et entre les deux, ceux qui restent et montent : ministres, journalistes, juges, régulateurs, hauts fonctionnaires. Les élites dirigeantes de presque tout l'Occident sortent de ce moule. Voilà pourquoi nos pays sont gouvernés par des gens formés à douter de leur propre civilisation. Voilà pourquoi l'Occident fonce dans le mur en klaxonnant.
C'est pour ça que Karp forme ses propres étudiants. C'est pour ça que les bâtisseurs construisent à côté. Ils ne fuient pas l'éducation. Ils la sauvent.
Gramsci avait raison sur un point : celui qui tient l'école tient l'avenir.
Il est temps de la reprendre.
Je ne sais pas si vous mesurez ce qui est en train de se passer.
Alex Karp, le patron de Palantir, ne va plus chercher ses talents à Harvard. Il les forme lui-même. Des jeunes de 18 ans, sans diplôme, choisis sur leur seul talent, qui codent sur de vrais projets et lisent de la philosophie politique entre deux sprints. Il appelle ça « le diplôme Palantir ». Et aujourd'hui le New York Post titre que les boîtes tech lancent leurs propres programmes parce qu'elles ne peuvent plus compter sur l'Ivy League.
Ce n'est pas une anecdote RH. C'est un basculement de civilisation.
Pendant des décennies, les entrepreneurs ont confié à l'université la mission la plus sacrée qui soit : former les esprits. Ils comprennent aujourd'hui que cette mission a été trahie. Les institutions censées produire des penseurs libres produisent des conformistes. Le mérite a été remplacé par des critères opaques. L'enseignement est devenu catéchisme. Paul Graham l'avait vu avant tout le monde.
Alors ils font ce que font les bâtisseurs quand un système les trahit. Ils ne le réforment pas. Ils en construisent un autre, à côté.
Elon n'a pas attendu que la NASA se réveille, il a fait SpaceX. Il n'a pas réformé les médias, il a racheté la place publique. Les entrepreneurs ne cherchent plus à convaincre l'État. Ils font l'État, partout où l'État a abdiqué.
Relisez La Grève d'Ayn Rand. Nous y sommes. Les bureaucrates gardent les titres, les budgets, les bâtiments. Mais ils perdent la seule chose qui compte : la confiance. Aux États-Unis, à peine 28 % des gens font encore confiance aux médias. Un plus bas historique. Plus personne ne croit ceux qui prétendent nous dire quoi penser.
On entend partout que l'école est finie. Je pense exactement l'inverse.
Ce n'est pas l'école qui est morte. Ce sont les institutions qui l'ont confisquée. L'école, la vraie, celle de l'Académie d'Athènes, des ateliers de la Renaissance, du maître et de l'apprenti, va renaître. Plus exigeante. Plus juste. Sans dette, sans dogme, sans diplôme comme rente à vie.
Une école qui ne fabriquera plus des diplômés, mais des polymathes. Des esprits libres, capables de coder, de penser, de construire et de douter. Ce sont eux qui créeront la valeur des cinquante prochaines années.
J'ai appris à coder seul à 12 ans. Aucun amphi ne m'a appris ce que j'ai appris en construisant. Je sais ce que devient un talent quand on le laisse respirer.
L'université a eu des siècles pour former les meilleurs esprits. Les entrepreneurs vont le faire en une décennie.
La grande reconstruction a commencé.