#Russie-A.Politkovskaïa : nous avons tous nos morts et certains ont été des prophètes en leur pays. C'est, ou plutôt ce fut le cas d'Anna Politkovskaïa, abattue dans son immeuble rue Lesnaïa à Moscou. Pendant trois ans je passais tous les jours devant son porche, et la plaque en sa mémoire était ornée de fleurs. Des fleurs pour les morts. Et de leur vivant, peu de considération de la part du pouvoir. VP a toujours minimisé l'impact du travail de la reporter de Novaia Gazeta, qui etait en réalité bien plus que cela. Un phare dans la nuit qui enveloppait peu à peu la Russie.
Son assassinat fut le premier sur lequel j'eus à enquêter. Je venais de rejoindre Reporters sans frontières. J'ai été forgée à glace par cette affaire. Edifiée par la force des proches d'Anna Politkovskaïa. Son fils Ilya, avec qui nous avons œuvré à faire avancer l'enquête non pas sur les exécutants mais sur les commanditaires de sa mort. Sa fille, qui donna naissance à la petite fille d'AP, qu'elle ne connut pas, et dont le prénom est un défi : Anna Victoria!
Sa sœur, et le collectif de Novaia Gazeta, journal dont les collaborateurs ont payé le plus lourd tribut en vies humaines. L'assassinat d'Anna Politkovskaïa en 2006, nous frappa comme une déflagration. Nous les journalistes spécialistes de la Russie, les défenseurs des droits. Nous nous rassemblions devant Notre Dame. Il y avait aussi les soutiens de personnalités francaises : André Glucksmann, Bernard Henri Lévy, Jane Birkin, Catherine Deneuve.
Mais dans l'ensemble cela relevait du "problème russe". Un problème lointain, propre à ce pays. Et pourtant.
En 2002, dans "Tchétchénie, le déshonneur russe" la reporter pose noir sur blanc en quelques mots simples, un diagnostic fatal.
Il n'interessait que peu en Russie et encore moins à l'étranger. Voici quelques extraits de ce livre écorné, annoté, abîmé :
"-Il y a peu de résultats positifs dans la Russie de Poutine : l'économie reste toujours dominée par les oligarques, la protection sociale inexistante. Sur quoi bâtir une politique intérieure ? Sur la nostalgie de la "grande Union sovietique " et sur celle de l'Empire, car nous avons très envie de nous sentir "grands".
Après un bref interlude eltsinien, la Russie amputée des "républiques soeurs" de l'Urss, sentit qu'elle n'était pas capable de vivre confortablement sans traditions ni ambitions impériales. Elle eut besoin d'un "petit" et d'un "méchant " pour pouvoir se sentir grande et importante. Telle est la nature de notre patriotisme néo-imperial et néo-sovietique- embrassé par Poutine et toute la "verticale du pouvoir". (...).
Nos chefs n'ont pas de vision de long terme et ne brillent pas par leur intelligence. Poutine ne fait pas exception. Le mythe de son intelligence satanique n'est qu'une campagne de publicité à destination de l'Occident.
En fait, l'occident ne se donne pas la peine de réfléchir au prix du "phénomène Poutine". Pourquoi ? Je n'ai pas de réponse. "
Anna Politkovskaïa concluait : "et je me sens comme une bête traquée". Traquée elle le fut et abattue pour avoir alerté sur ce qu'aucun dirigeant ne voulait voir et que certains aujourd'hui encore préférent repousser.
Que la terre lui soit légère, Mémoire éternelle.