IA : ils ne veulent pas arrêter la course. Ils veulent écrire le règlement.
En quelques jours, la sécurité de l’intelligence artificielle est passée de Skynet aux audits, aux puces, au droit de la concurrence et à la Chine. Le danger est peut-être réel. Les intérêts économiques aussi. Et, mauvaise nouvelle pour ceux qui aiment les histoires simples : les deux sont parfaitement compatibles.
Je vais commencer par rendre à César ce qui appartient à César, ou plus exactement à
@bluetouff ce qui appartient à Bluetouff. C’est en lisant sa rafale de tweets sur le soudain amour de Dario Amodei, Sam Altman et quelques autres pour la pédale de frein que j’ai eu envie de gratter. Parce que lorsque plusieurs patrons de laboratoires d’IA commencent simultanément à expliquer qu’il faudrait peut-être ralentir un peu, pendant que David Sacks leur répond en gros « si vos machines vous font peur, éteignez-les vous-mêmes et ne venez pas demander une exemption antitrust », il y a généralement quelque chose d’un peu plus intéressant derrière le communiqué de presse.
Et effectivement, il y a quelque chose.
Mais ce n’est pas exactement « les milliardaires ont enfin compris que Terminator était un documentaire ».
Depuis quelques mois, les modèles dits frontier ne font plus seulement du texte, des images ou du code. Certains systèmes peuvent utiliser des outils, naviguer, exécuter du code, enchaîner des actions sur plusieurs étapes, déléguer des tâches à d’autres agents et chercher des vulnérabilités informatiques. OpenAI et Anthropic ont tous deux rapporté récemment des incidents sérieux lors d’évaluations cyber. Important toutefois : ces incidents ont essentiellement eu lieu dans des environnements de test, parfois mal configurés ou volontairement permissifs. À ce jour, aucune IA n’a conquis Internet, demandé la nationalité suisse ou pris le contrôle du compte bancaire de votre belle-mère.
Bref, le risque a changé de nature, mais le bouton rouge « extinction de l’humanité » n’a pas encore été pressé.
C’est d’ailleurs là que Yann LeCun a sorti son vieux dossier GPT-2. En 2019, OpenAI avait déjà retenu temporairement la version complète de GPT-2 en expliquant qu’elle pouvait servir à produire de la désinformation et du spam. Quelques mois plus tard, le modèle avait finalement été publié et l’apocalypse promise n’avait pas eu lieu. LeCun en conclut essentiellement qu’on nous a déjà fait le coup.
Il marque un point. Mais un demi-point.
GPT-2 générait du texte. Il n’avait pas de navigateur, pas d’outils, pas d’accès à des systèmes tiers, pas de mémoire persistante et pas d’armée de petits agents numériques capables de se répartir le boulot pendant que vous cherchez encore où Windows a caché le bouton pour changer d’imprimante. Utiliser GPT-2 pour démontrer que toutes les inquiétudes actuelles sont ridicules revient un peu à expliquer qu’un Boeing 787 n’est pas dangereux parce qu’en 1903 le Flyer des frères Wright n’a tué personne.
Donc oui, il existe un sujet de sécurité réel.
Et c’est précisément là que les choses deviennent amusantes.
Parce que Dario Amodei ne demande pas simplement de mettre un casque aux IA. Il propose des évaluateurs externes ayant un accès très profond aux laboratoires, une coordination entre entreprises, des standards communs, davantage de contrôle sur les puces avancées, sur le cloud, sur les poids des modèles et sur la fameuse « distillation », cette technique permettant grosso modo d’utiliser un gros modèle pour en entraîner un autre. Il évoque également la possibilité pour l’État de bloquer certains modèles jugés trop dangereux.
Autrement dit, on vient de passer assez discrètement de :
« Comment empêcher une IA de faire une connerie ? »
à :
« Qui aura le droit de construire la prochaine ? »
Et là, David Sacks a sorti le mot qui fâche : cartel.
Il faut immédiatement calmer le jeu. Le projet de safe harbor antitrust actuellement discuté aux États-Unis n’est pas une autorisation officielle permettant à OpenAI, Anthropic et Google de se retrouver chaque jeudi dans une cave pour fixer le prix du token autour d’un whisky. Le texte envisagé limite la coopération aux questions de sécurité et exclut explicitement la fixation des prix, le partage des marchés et d’autres comportements anticoncurrentiels classiques.
Donc non, on ne peut pas écrire sérieusement : « ils sont en train de légaliser un cartel ».
Pas encore, David. Repose doucement le lance-flammes.
En revanche, sa question est excellente.
Parce qu’une réglementation peut être parfaitement légitime et produire exactement le même effet qu’une excellente douve autour d’un château.
Audits obligatoires, sécurisation des poids, équipes de conformité, environnements isolés, signalement des incidents, certifications, armées d’avocats : tout cela coûte extrêmement cher. Pour OpenAI, Google ou Anthropic, c’est un poste budgétaire. Pour une petite société, une université ou un laboratoire open source, cela peut devenir la différence entre « développer un modèle » et « développer un PowerPoint expliquant pourquoi nous aurions aimé développer un modèle ».
Et ce phénomène n’a rien d’une théorie complotiste. Les autorités américaines elles-mêmes reconnaissent depuis longtemps que les standards industriels peuvent simultanément améliorer la sécurité et relever les barrières à l’entrée.
La partie la plus intéressante arrive ensuite : la Chine.
Car le débat sur la sécurité de l’IA est désormais quasiment indissociable de la guerre technologique sino-américaine. Les États-Unis contrôlent déjà l’exportation des puces les plus avancées et de certains équipements permettant de les fabriquer. Désormais, le débat s’étend à l’accès distant aux centres de calcul, aux poids des modèles et à la distillation. Les agences américaines accusent même certains acteurs chinois de tenter de reproduire à grande échelle les capacités des meilleurs modèles occidentaux.
Et Amodei ne cache absolument pas son objectif : ralentir certains risques, certes, mais aussi préserver l’avance américaine.
La conversation devient alors légèrement surréaliste.
« Nous devons sauver l’humanité ensemble. »
Très bien.
« Mais idéalement avec trois générations de GPU d’avance sur Pékin. »
Ah.
On comprend mieux pourquoi Donald Trump, lui, n’a pas exactement sauté de joie à l’idée d’appuyer sur le frein. Sa priorité reste simple : les États-Unis doivent gagner la course contre la Chine. Là où Amodei voit une raison de ralentir ensemble, Trump voit surtout le risque que les Américains ralentissent pendant que les autres continuent à courir.
Et c’est probablement le cœur du problème.
Il serait confortable de pouvoir choisir entre deux histoires.
La première : des scientifiques responsables ont découvert un danger et tentent courageusement de sauver le monde.
La seconde : des industriels sans scrupules inventent une panique pour verrouiller leur monopole.
Malheureusement, le réel a encore décidé d’être pénible.
Les risques semblent suffisamment sérieux pour justifier une meilleure supervision. Les laboratoires ont réellement ralenti certaines expérimentations, modifié leurs procédures et renforcé leurs systèmes après des incidents. Mais les mêmes règles qui peuvent rendre l’IA plus sûre peuvent également protéger les entreprises déjà installées, limiter les nouveaux entrants et servir la politique industrielle américaine.
Les deux choses peuvent être vraies en même temps.
Un incendie peut être réel et le fabricant d’extincteurs peut quand même adorer la nouvelle réglementation incendie.
C’est même probablement exactement ce qui est en train de se produire.
Et contrairement à ce qu’a laissé penser la chute spectaculaire de certaines valeurs technologiques asiatiques ces derniers jours, ralentir la frontière ne signifie pas nécessairement que le robinet à milliards de l’IA va se fermer. Une partie des dépenses pourrait simplement migrer de l’entraînement des modèles toujours plus gigantesques vers leur utilisation : inférence, agents, cybersécurité, optimisation, mémoire, logiciels et déploiement industriel. Des systèmes plus autonomes pourraient même nécessiter moins de gigantesques expériences d’entraînement tout en générant infiniment plus de requêtes quotidiennes.
Les investisseurs pourraient donc découvrir que « ralentir l’IA » ne signifie pas nécessairement dépenser moins.
Cela peut simplement signifier déplacer les zéros dans une autre colonne du tableur.
Au fond, personne n’est vraiment en train d’arrêter la course à l’intelligence artificielle.
Ils installent les barrières de sécurité autour du circuit.
Ce qui est probablement une excellente idée.
Reste simplement à savoir qui écrit le règlement, qui contrôle les commissaires de course, combien coûte la licence… et si les trois pilotes actuellement en tête ne vont pas profiter de la réunion pour expliquer très sérieusement que, pour des raisons évidentes de sécurité, il serait préférable que les autres restent dans les stands.