Nom de Dieu, je viens de tomber sur un portrait-interview de Grand Corps Malade. Je n’avais pourtant pas mérité ça, tout du moins pas aujourd’hui…
Il revient d’un an au Canada, bronzé par le privilège, et il pose son diagnostic sur la France comme on pose une leçon de morale.
Il est consterné. Consterné par le Rassemblement national.
Consterné par l’extrême droite.
Consterné par le racisme, qu’il répète comme un refrain jusqu’à en user le mot.
Dix fois le racisme. Encore le racisme.
Toujours le racisme.
Pas un mot pour ce qui pourrit réellement le quotidien de ceux qui n’ont pas pu, eux, s’offrir Montréal, le camping-car, les cabanes à sucre, les chiens de traîneau et ce con de caribou, qui vient manger dans la main.
Il parle de la banlieue comme d’un héritage sacré, d’une fierté gravée dans le sang, d’une identité qui ne s’efface pas.
C’est touchant.
C’est surtout commode.
Parce que dès qu’il a eu de l’argent, il l’a quittée.
Pas pour une semaine. Pour une autre vie.
Plus de dix ans qu’il n’y habite plus, et il revient nous en vanter la « merveille », du haut d’une carrière, d’un album, d’interviews soignées.
La banlieue, c’est beau quand on n’y couche plus.
C’est poétique quand on n’entend plus les motos à deux heures du matin, quand on n’évite plus certains halls, quand on n’explique plus à ses enfants pourquoi on ne sort pas trop tard.
Pas un mot pour les dealers qui font la loi.
Pas un mot pour les agressions, les vols, les racketts à la sortie du collège.
Pas un mot pour les jeunes qui s’entre-tuent pour un bout de trottoir.
Pas un mot pour les habitants, noirs, blancs, arabes, asiatiques, qui subissent ça tous les jours et qui n’ont pas le luxe de transformer leur quartier en métaphore.
Eux n’ont pas d’album à promouvoir.
Eux n’ont pas le droit de dire que le problème n’est pas seulement le regard des autres.
C’est tellement facile, cette pommade bien-pensante.
On prend le mal le plus médiatique, le plus valorisant à dénoncer, et on laisse le reste dans l’ombre.
On oppose Montréal, « terre d’accueil », à une France qui « met les gens dans des cases ».
Comme si le seul clivage qui comptait était celui-là.
Comme si la peur, dans certains quartiers, naissait uniquement d’un bulletin de vote et jamais d’un coup de couteau.
Et le plus agaçant, c’est le ton.
Cette écriture lisse, émue, humaniste jusqu’à la nausée, ces textes calibrés pour collégienne prépubère, sa philosophie de pissotière : de grandes phrases sur l’amour qui vainc la haine, des traces qui ne s’effacent pas, des cicatrices nobles, une banlieue mythifiée et un racisme partout sauf là où ça dérange vraiment le récit.
On dirait un devoir de cinquième, pondu par par un élève un peu demeuré et issu de parents alcoolique jusqu’au delirium, sur "le vivre-ensemble", noté 18/20 par un prof, issu lui, de babas cools, qui n’a jamais mis les pieds dans une cité après 21 heures.
Qu’il reste à ses refrains.
Qu’il chante la mer, Montréal, la famille, Céline Dion, ses problèmes d’érection.
Qu’il slame l’enfance et les souvenirs.
Mais qu’il arrête de jouer les sentinelles de la République depuis un loft ou un chalet québécois.
La France n’a pas besoin d’un slameur qui découvre le pays en rentrant de voyage.
Elle a besoin qu’on cesse de trier les souffrances : le racisme d’un côté, la violence de l’autre, selon ce qui arrange la posture.
On peut détester le racisme et refuser qu’on nous raconte que tout le reste n’existe pas.
On peut aimer un artiste (enfin pas lui quand même, après 12 ans) et trouver ridicule qu’il fasse de la politique avec un œil seulement.
Grand Corps Malade a le droit de s’indigner.
Les autres ont le droit de lui répondre que s’indigner n’est pas comprendre, et que comprendre, ça commence par ne pas effacer la moitié du tableau.