Câest quand mĂȘme fascinant de voir cette jeune femme passer Ă la tĂ©lĂ© et affirmer son bullshit avec un aplomb total. Aucune hĂ©sitation, aucune nuance. Je suis quasiment persuadĂ© quâelle Ă©tait convaincue que personne nâirait vĂ©rifier.
Et câest ça le plus intĂ©ressant. Pas lâerreur, la certitude. Une partie de cette gĂ©nĂ©ration a Ă©tĂ© biberonnĂ©e Ă une grille de lecture oĂč lâon est du bon cĂŽtĂ© par dĂ©finition. Et quand on est du bon cĂŽtĂ©, on nâa plus besoin de vĂ©rifier. Le rĂ©el devient un dĂ©tail, presque une provocation.
AprĂšs la Seconde Guerre mondiale, la psychologie sociale sâest obsĂ©dĂ©e sur une seule question : comment des gens normaux ont-ils pu participer Ă lâhorreur ?
Asch a montrĂ© que trois quarts des participants niaient au moins une fois ce quâils voyaient de leurs propres yeux dĂšs que le groupe affirmait le contraire. Milgram a montrĂ© que prĂšs de deux tiers allaient jusquâĂ infliger ce quâils croyaient ĂȘtre une dĂ©charge potentiellement mortelle, simplement parce quâune autoritĂ© leur assurait que câĂ©tait justifiĂ©. Browning, dans Des hommes ordinaires, a montrĂ© que des pĂšres de famille de Hambourg sont devenus des exĂ©cuteurs sans fanatisme particulier, par conformisme, pour ne pas se dĂ©solidariser du groupe. Arendt a appelĂ© ça la banalitĂ© du mal : le pire ne vient pas de monstres, il vient de gens qui ont cessĂ© de penser par eux-mĂȘmes parce quâils Ă©taient certains dâavoir raison.
Toute proportion gardĂ©e, Ă©videmment, ce nâest pas la mĂȘme chose. Mais le mĂ©canisme, lui, est identique : une conviction morale absolue qui dispense de regarder le rĂ©el. Gad Saad appelle ça lâempathie suicidaire, une empathie tellement dĂ©connectĂ©e des consĂ©quences quâelle finit par dĂ©truire ce quâelle prĂ©tend protĂ©ger.
Les gens qui ont causĂ© les pires catastrophes de lâhistoire Ă©taient rarement des sadiques. CâĂ©taient des gens persuadĂ©s dâĂȘtre du bon cĂŽtĂ©. Câest pour ça quâune gĂ©nĂ©ration qui considĂšre la vĂ©rification comme une trahison morale nâest pas un sujet anodin. Ă long terme, le mĂ©canisme produit les mĂȘmes effets, quelle que soit la cause quâil sert.