Avant de qualifier un débat économique « d’idiot », @ojblanchard1, un peu de modestie intellectuelle ne nuit jamais. Surtout lorsqu’on a été le chef économiste du FMI, responsable des ravages de l’austérité en Grèce.
Petit rappel : vous vous êtes trompé lourdement en Grèce sur ce que l'on appelle le multiplicateur budgétaire - ce que vous n'avez reconnu qu’après. Cela signifie que vous avez gravement sous-évalué les effets récessifs de l'austérité budgétaire que vous avez imposée au pays.
En 2010, votre programme FMI/UE prévoyait une contraction du PIB grec de 6,6% sur 2 ans puis un retour de la croissance. En réalité, le PIB grec s'est effondré de 22% en 4 ans, ce que le FMI a lui-même décrit comme l’une des plus profondes récessions en temps de paix. Un autre chiffre ? Vous prévoyiez moins de 15% de chômage en 2012, il a en réalité atteint près de 30% et plus de 60% chez les jeunes.
Je rappelle cet épisode non pour personnaliser le débat, mais parce qu’il devrait précisément nous prémunir contre les affirmations selon lesquelles une question macroéconomique complexe serait une « simple question d’arithmétique ».
Venons-en donc à la dette détenue par l’Eurosystème.
Vous dites "cela ne changerait rien". C’est précisément ce même raisonnement, "aucun effet", qui vous a conduit à sous-estimer le multiplicateur budgétaire grec.
Selon vous, "cela ne changerait rien" parce que les intérêts économisés par le Trésor seraient exactement compensés par une diminution des profits de la Banque de France reversés à l’État.
C’est, parfois, vrai d’un point de vue comptable, mais faux économiquement. Or ce qui compte, ce n’est pas la comptabilité, c’est la vie des gens.
Premier point : la nature du passif change.
Quand l’Eurosystème achète de la dette publique française, il transforme la structure du passif consolidé du secteur public : à une dette obligataire correspond désormais un passif monétaire liquide, sous forme de réserves bancaires.
Ces deux passifs n’ont pas les mêmes caractéristiques. L’obligation doit être refinancée à son échéance et son coût est déterminé lors de son émission ; les réserves n’ont pas la même maturité et leur rémunération dépend des décisions de politique monétaire de la BCE.
Dire que cette différence est sans importance au seul motif qu’actifs et passifs peuvent être consolidés revient à confondre comptabilité et économie.
Deuxième point : les intérêts versés par l’État à la Banque de France ne lui reviennent pas mécaniquement et intégralement sous forme de dividendes.
Le résultat d’une banque centrale dépend à la fois du rendement de ses actifs et du coût de ses passifs. L’expérience récente l’illustre parfaitement : avec la hausse des taux, les banques centrales de l’Eurosystème ont dû rémunérer beaucoup plus cher les réserves bancaires alors qu’elles détenaient des obligations anciennes acquises à des taux faibles.
L’effet financier pour le secteur public consolidé dépend de la rémunération respective de la dette obligataire et des réserves, de leur maturité, de la politique future des taux et de l’évolution du bilan de la banque centrale.
"1 euro d’intérêt annulé" n'est donc pas égal à "1 euro de dividende perdu pour toujours".
La Banque de France n’a d’ailleurs versé aucun dividende à l’État depuis 2022, alors même qu’elle continuait à percevoir les revenus des titres publics qu’elle détenait.
Troisième point : vous ne parlez que des flux, et vous oubliez le stock et son refinancement.
L’Eurosystème détient encore des centaines de milliards d’euros de dette française achetée à l’époque des taux nuls ou très faibles.
Ces titres arrivent progressivement à échéance. S’ils ne sont pas réinvestis par l’Eurosystème, l’État doit les refinancer sur les marchés, aujourd’hui à des taux beaucoup plus élevés, supérieurs à 4%.
L’annulation change cette situation : le Trésor n’a plus à rembourser ces titres à leur échéance, ni à lever la somme correspondante sur les marchés.
Sur l'annulation de la dette francaise detenue par la BCE.
C'est un vieil argument qui ressort regulierement et qui est simplement faux, malgre ce que dit @MPigasse.
Contrairement a ce qu'il dit (ce qu'il pense?), annuler la dette francaise detenue par la BCE n'aurait aucun effet.
Il y a quelques annees, j'avais eu la meme discussion dans une audience au Senat. Je me permets de la repeter:
" La seconde question, sur laquelle je ne suis pas d'accord avec Jézabel Couppey-Soubeyran, est l'annulation de la dette.
Il faut procéder par étape. En general, bien sur, l'annulation d'une partie de la dette aurait des implications majeures pour les crediteurs, et par implication, pour le systeme financier.
Mais ce dont on parle ici, c'est uniquement l'annulation de la dette détenue par la BCE. Et là, je suis totalement perdu par le débat : certains disent que c'est bien, d'autres que c'est mal ; moi, je dis que cela ne change rien ! C'est un point fondamental que j'expliquerai en deux temps.
Imaginons tout d'abord que la Banque de France détienne des obligations du Trésor et décide d'annuler cette dette et les intérêts qui y sont afférents. Cela aboutit à une diminution des profits de la Banque de France qui ne touche plus les interets sur la dette, et donc a une diminution des transferts de la Banque de France au Tresor. Cette diminution des transferts correspond exactement à la diminution initiale des intérêts payes par le Tresor a la Banque de France. Par conséquent, du point de vue des revenus nets de l'Etat, c'est zéro ! C'est une simple question d'arithmétique.
C'est un peu plus compliqué dans le cas de la BCE. En effet, si elle décidait d'annuler la dette française et que cela diminuait ses profits globaux, l'Allemagne et d'autres pays en feraient partiellement les frais. Cela étant politiquement impossible, la BCE serait contrainte de diminuer la dette de tous les pays dans les mêmes proportions, et on en revient alors au même argument que j'ai avancé précédemment. Effet nul.
Il faut arrêter cette discussion « idiote », si je puis dire - Jézabel Couppey-Soubeyran me pardonnera ce terme."
Je rajouterai: Au pire, il peut amener certains partis a defendre des positions erronees et faire de fausses promesses.
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Quatrième point : je ne dis évidemment pas qu’une annulation de la seule dette française détenue par l’Eurosystème puisse être décidée demain matin.
Cela fait partie des changements institutionnels à opérer et du rapport de force à instaurer.
La banque centrale, c'est chacun d'entre nous.
La banque centrale est une institution publique. La monnaie est un bien public.
Son fonctionnement et ses missions doivent être au cœur du débat démocratique.
Aug 25, 2026 · 11:16 AM UTC
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