J'ai énormément réfléchi à une question : pourquoi notre monde est-il aussi profondément malade ?
Je crois avoir compris. Et ce qu'on a vu samedi à Paris avec le pape me rend plus optimiste que je ne l'ai été depuis longtemps.
Je ne parle pas d'une crise économique ou d'un mauvais gouvernement. Je parle de quelque chose de plus profond. Une immigration de masse qu'on a refusé de regarder en face pendant des décennies. Une tolérance infinie pour tout ce qui contredit le réel, et aucune pour ceux qui osent le décrire. Des évidences qu'il faut nier en public pour rester fréquentable.
Tout ça, ce sont des symptômes. La maladie, c'est que notre rapport à la vérité s'est cassé.
Pour comprendre, il faut remonter le fil. Au début du XXe siècle, la révolution prolétarienne échoue partout en Occident : les ouvriers ne suivent pas. Une partie de la gauche intellectuelle en tire une conclusion simple. Si on ne peut pas prendre l'économie, il faut prendre la culture.
Gramsci théorise l'hégémonie culturelle. L'école de Francfort déplace le combat de l'usine vers l'université, les médias, la famille. Horkheimer et Adorno font le procès de la raison elle-même, accusée d'être un instrument de domination. Et la tolérance à sens unique dont je parlais a même une date de naissance : en 1965, Marcuse écrit que la vraie tolérance consisterait à être intolérant envers la droite et tolérant envers la gauche. Deux ans plus tard, Rudi Dutschke appelle à la « longue marche à travers les institutions ».
Ce n'était pas un complot. C'était une stratégie, assumée et écrite noir sur blanc. Et elle a fonctionné.
La French Theory prend le relais. Pour Foucault, la vérité est un produit du pouvoir. Derrida déconstruit tout ce qui tient debout. En 1979, Lyotard définit la condition postmoderne comme « l'incrédulité à l'égard des métarécits ». Plus de grand récit, plus de vérité commune. Seulement des points de vue, des rapports de force, des identités.
C'est ça, la généalogie du wokisme. Et au fond, elle repose sur une seule idée : la nature humaine n'existe pas. Tout est construit, donc tout peut être déconstruit. Or quand il n'y a plus de vérité, il ne reste que le pouvoir. Celui qui tient les institutions décide de ce qui est réel.
Regardez les dates. En février 1974, Soljenitsyne signe « Vivre sans mentir », daté du jour même de son arrestation. Un chrétien sorti du Goulag, qui a compris que tout le système soviétique tenait sur le mensonge et que la seule arme d'un homme libre était de refuser d'y participer. Au même moment, nos élites décident que la vérité n'est qu'un récit parmi d'autres.
À l'Est, on découvre que la vérité est la dernière chose qui résiste. À l'Ouest, on décide qu'elle n'existe pas.
Ce n'est pas un hasard si la stagnation technologique dont parle Thiel, le moment où le monde des atomes cesse d'avancer, commence à la même époque.
Pour mesurer ce qu'on a perdu, il faut comprendre ce qui a fait l'Occident. Et ce qui a fait l'Occident, c'est le christianisme.
L'Évangile de Jean s'ouvre sur ces mots : « Au commencement était le Verbe ». En grec, le Logos. La parole, la raison. Si le monde vient d'une raison, alors le monde est lisible. Il a des lois. Il mérite d'être compris.
Jésus dit : « La vérité vous rendra libres. » Il dit aussi : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » La vérité n'est pas une opinion. On ne la négocie pas, on ne la vote pas. On la cherche toute sa vie, et elle nous oblige.
Avec le christianisme, le temps cesse aussi d'être un cycle éternel. L'histoire a un début, une direction, un sens. Sans ça, l'idée même de progrès est impensable.
Toute la civilisation occidentale découle de cette conviction : il existe une vérité en toute chose. Dans les lois de la nature, dans la justice, dans la beauté. Les cathédrales sont des traités de géométrie en pierre. Les universités naissent dans le giron de l'Église, à Bologne, à Paris, à Oxford. Nicolas Oresme, évêque de Lisieux, montre plus d'un siècle avant Copernic que rien n'interdit de penser que la Terre tourne. Mendel, moine augustin comme Léon XIV, découvre les lois de l'hérédité. Lemaître, prêtre belge, propose ce qu'on appellera le Big Bang.
Ces hommes ne cherchaient pas la vérité malgré leur foi. Ils la cherchaient à cause d'elle.
La révolution industrielle n'est que l'écume de cette vague. Mille ans passés à croire que le réel est intelligible et qu'il faut s'y soumettre plutôt que le plier à nos désirs. Le capitalisme en est le prolongement direct : un marché est une machine à dire la vérité. Comme l'a montré Hayek, les prix transmettent une information qu'aucun planificateur ne possédera jamais. Les pertes sanctionnent les erreurs. Le réel finit toujours par gagner.
C'est pour ça que les bâtisseurs ont un rapport si particulier à la vérité. On peut mentir à un plateau télé. On ne ment pas à une fusée.
Que se passe-t-il quand on coupe une civilisation de ses racines ? Elle devient un bouquet de fleurs coupées : encore belle quelques jours, puis elle fane.
Chesterton l'avait écrit dès 1908 : le monde moderne est plein de vieilles vertus chrétiennes devenues folles, parce qu'on les a séparées les unes des autres. Des savants qui n'aiment que la vérité, et dont la vérité est sans pitié. Des humanitaires qui n'aiment que la pitié, et dont la pitié est souvent mensongère.
Le wokisme, c'est exactement ça. Girard l'avait vu venir en 1999 : le souci des victimes est l'héritage chrétien par excellence, et le nouveau totalitarisme ne le combat pas, il le revendique comme sien, jusqu'à en faire une inquisition permanente. Il a gardé la victime et jeté tout le reste. La compassion sans la vérité. Le péché sans le pardon. La confession sans l'absolution.
Et c'est précisément pour ça que je suis optimiste.
À Pâques, 13 234 adultes ont été baptisés en France, plus de trois fois plus qu'il y a dix ans. Avec les adolescents, plus de 21 000 : un record historique. Et 42 % de ces adultes ont entre 18 et 25 ans. Ce n'est pas la France de nos grands-parents qui retourne à la messe. C'est une génération qui a grandi dans le vide et qui cherche quelque chose de vrai.
Samedi, entre 700 000 et 800 000 personnes se sont rassemblées place de la Concorde. Sur la place même où la Révolution a guillotiné son roi.
La veille, à l'UNESCO, devant les représentants du monde entier, le pape a fait écho à la parole du Christ : « seule la vérité nous rend libres ». Il a affirmé qu'il existe une nature humaine commune, exactement ce que cinquante ans de théorie se sont acharnés à nier. Et à la Concorde, il a rappelé que « l'être humain est fondamentalement un être de désir », un désir qu'aucun bien matériel ne pourra jamais combler. Un girardien ne peut pas lire ça sans sourire.
Croyant ou non, là n'est pas la question. La vraie question, c'est de savoir si une civilisation croit encore qu'il existe une vérité. Une civilisation qui y croit recommence à chercher, à bâtir, à transmettre. Une civilisation qui n'y croit plus se contente de gérer son déclin. C'est très probablement par là que tout va redémarrer.
Les cathédrales, les universités, la machine à vapeur, les fusées. Tout vient de la même source.
L'Occident n'est pas en train de mourir. Il est en train de se souvenir d'où il vient.
Après 237 ans de cette expérience ratée, il est temps de défaire la folie de la Révolution Anti-française.
Anti-française, oui. Parce qu’elle a fait la guerre à tout ce qu’était la France : sa foi, son roi, ses provinces, ses langues, ses métiers, ses paroisses. Elle a appelé ça le progrès.
Le principe était simple : effacer tout ce qui se tient entre l’homme et l’État. La famille, la communauté locale, l’Église, les corps de métier. Qu’il ne reste qu’un individu seul, face à un pouvoir sans limite.
Depuis, les régimes changent – empires, monarchies, cinq républiques. La machine, elle, ne change jamais. Paris décide, la province obéit. L’État éduque vos enfants, prend ce que vous gagnez, et vous explique ce qu’il faut penser.
Et la Révolution ne s’est pas arrêtée à la France. Les bolcheviks se voyaient en jacobins. Lénine avait la Terreur pour modèle. Le communisme est l’enfant de 1789 – nous, Polonais, l’avons connu de près.
Nous avons vaincu l’enfant. La France vit encore sous le parent.
Défaire la Révolution, ce n’est pas remonter le temps. Ce n’est pas une Terreur à l’envers. C’est rendre aux Français ce qu’on leur a pris : leurs communes, leurs écoles, leur argent, leur foi. Remettre l’État à sa place – sous la société, pas au-dessus.
En 1789, on a dit aux Français : l’État vous libérera.
237 ans plus tard, il est temps de se libérer de l’État – et de redevenir français. 🇫🇷⚜️