Le marteau de Samuel Paty âŹïž
Ce matin je vous parle dâun marteau. Quâil me faut imaginer. Et que jâimagine avec un manche en bois - un marteau comme on en trouve dans tous les magasins de bricolage. Ce marteau particulier, que jâimagine semblable Ă tous les autres, mâobsĂšde depuis des annĂ©es. Câest le marteau que les enquĂȘteurs de la police ont trouvĂ© dans le sac de Samuel Paty, au milieu dâobjets ordinaires dâun sac de professeur. Quelques jours avant de mourir, Samuel Paty avait mis ce marteau dans son sac, parce quâil vivait un enfer, et parce quâil avait peur. Personne ne semblait, alors, avoir mesurĂ© le danger qui le menaçait. Personne Ă part lui. Qui avait - en vain - demandĂ© un bip dâaccĂšs au portail du collĂšge, pour pouvoir sây rendre en voiture. Et qui, de guerre lasse, avait glissĂ© un marteau dans son sac. Pour pouvoir se dĂ©fendre.
Ce marteau est le symbole dâune solitude au milieu dâun enfer. Il est le symbole dâune administration, celle de lâĂducation nationale, qui, alors soucieuse de ne pas faire de vagues, nâa pas vu la tempĂȘte qui se dĂ©chaĂźnait. Le symbole dâune campagne de haine islamiste, dont la gravitĂ© a Ă©tĂ© sous-estimĂ©e - notamment par la police - et qui sâest propagĂ©e jusque dans le portable dâun terroriste. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty Ă©tait dĂ©capitĂ©, au couteau, Ă quelques centaines de mĂštres de son collĂšge de Conflans-Sainte-Honorine. Et le marteau dans son sac nây aurait rien pu faire.
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Cette mort a Ă©tĂ© un traumatisme national, et la sociĂ©tĂ© nâa pas dĂ©tournĂ© le regard. Des livres, des enquĂȘtes, un film ont Ă©tĂ© faits⊠La justice est passĂ©e. Et aujourdâhui, comme chaque annĂ©e, on respectera dans les collĂšges et les lycĂ©es de France une minute de silence en la mĂ©moire de Samuel Paty et en celle de Dominique Bernard, professeur de français assassinĂ© trois ans aprĂšs.
Mais un hommage nâest pas une politique. Dans les classes, la difficultĂ© dâenseigner certaines parties du programme demeure. Lors de la derniĂšre grande enquĂȘte de lâIfop sur la question, il y a trois ans, 56 % des enseignants du secondaire public disaient sâautocensurer - 65 % en Ă©ducation prioritaire. Ce renoncement ne laisse aucune trace : aucun signalement, aucun incident. Il sâinstalle, Ă bas-bruit.
Quant Ă la politique du « pas de vagues »de lâadministration, elle a Ă©tĂ© exposĂ©e et dĂ©noncĂ©e ; elle nâa pas disparue pour autant. En 2024 encore, une commission dâenquĂȘte du SĂ©nat parlait dâune « terrible solitude » des professeurs. Cette solitude nâest pas une somme de malheurs individuels. Câest un Ă©chec politique. Et il est dâautant plus grave que la France a fait de lâĂ©cole son lieu le plus sacrĂ©. Celui de la transmission des savoirs et des principes. Laisser nos professeurs seuls, câest nous dĂ©sarmer nous-mĂȘmes.