💣✉️ Affaire Bardella, suite. Ce que la « preuve scientifique » de Mediapart dit de notre vie privée.
Hier, je posais la question du secret des correspondances. Aujourd'hui, la méthode. Pas le fond des messages. La méthode. Parce qu'elle a été validée par des applaudissements qui auraient pu entendre jadis lors des exécutions publiques. Parce qu'elle peut tous nous concerner un jour.
Rappel du protocole revendiqué. Une source de l'entourage d'un adolescent de 17 ans, treize ans plus tard. Une rédaction lui indique la marche à suivre : demander à Meta, au nom du RGPD, l'archive de ses conversations. Le fichier arrive mi-août. Un huissier le constate le 29 septembre. Publication. Fin.
Chaque maillon mérite d'être regardé. Aucun ne tient ce qu'on lui fait dire.
1️⃣ Un droit retourné contre ceux qu'il protège
Le RGPD est né d'une idée simple. L'individu face aux plateformes. Savoir ce qu'elles détiennent. Corriger. Effacer. Reprendre la main. L'article 15, c'est cela : un contre-pouvoir du citoyen.
Regardez ce qu'il devient ici. La demande est suggérée par un journal. Datée par lui. Exploitée par lui. Pour obtenir les écrits d'un tiers. La source exerce un droit. Le journal en récolte le produit. Le citoyen n'est plus le bénéficiaire du texte. Il en est l'instrument.
La CJUE a jugé qu'on n'a pas à justifier d'un motif pour exercer son droit d'accès. Soit. Mais le même article, au paragraphe 4, pose une réserve : la copie « ne porte pas atteinte aux droits et libertés d'autrui ». Une conversation a deux auteurs. L'autre n'a rien demandé. Il n'a pas été informé. Il n'a pas été entendu. Ses droits et libertés, personne ne les a pesés.
Ce n'est pas une illégalité. C'est pire. C'est un retournement de finalité, propre, légal, reproductible. Un texte écrit pour protéger l'individu devient, avec le concours de la plateforme, l'outil le plus efficace jamais conçu pour l'exposer. Et il fera école.
Ce retournement n'est pas un accident. C'est une mécanique. Bruxelles légifère pour nous protéger des géants. Les géants exécutent. Et le résultat se retourne contre le premier venu. Le DSA devait protéger la liberté d'expression ; il organise la modération de masse. Le RGPD devait protéger la vie privée ; il livre nos correspondances à nos correspondants.
Et le pire est devant nous. Chat Control, que nous avons combattu pied à pied, fera scanner chaque message privé des Européens avant même qu'il parte, au nom de la protection de l'enfance. La loi Miller, que j'ai combattue aussi, procède de la même logique : un dispositif de contrôle, et une porte ouverte qu'on jure de ne jamais franchir. À chaque fois, on nous dit : cela ne servira que contre les coupables. À chaque fois, cela sert contre ceux qui déplaisent.
Il y a une ironie que je ne peux pas taire. Ces textes de surveillance, le Rassemblement national les a soutenus. Il a voté pour les mécanismes qui permettent aujourd'hui de fouiller treize ans de conversations de son président. Jordan Bardella découvre cette semaine ce que nous disions depuis des années : un outil de surveillance n'a pas de camp. Il n'a que des cibles. Et les cibles changent.
Je ne m'en réjouis pas. C'est exactement le contraire. Celui qui se croit à l'abri parce que la loi vise les autres n'a rien compris à ce qu'est une loi. Elle finit toujours par trouver tout le monde.
2️⃣ Un huissier qui certifie un fichier, pas une origine
Les dates sont celles de Mediapart. Archive téléchargée mi-août. Constat le 29 septembre. Six semaines.
Six semaines sur un ordinateur privé. Entre les mains d'une personne engagée dans le dossier. Sans témoin.
Une archive Meta n'est pas signée. Ce sont des fichiers JSON et HTML. Lisibles. Modifiables dans n'importe quel éditeur de texte. Recompressibles à l'identique. Aucune empreinte cryptographique ne relie le fichier à Meta.
L'huissier constate ce qu'on lui présente. La structure. Les dates internes. La cohérence. Il ne peut pas établir que ce zip est celui que Meta a produit. Il n'a pas assisté au téléchargement. Aucune empreinte n'a été relevée à la réception, ou Mediapart ne le dit pas.
Dire que l'huissier « authentifie » les messages est donc un abus volontaire de langage. Il atteste qu'un fichier existait, intact, le 29 septembre. Rien de plus. Rien sur les six semaines d'avant. La paresse de certains journalistes confine à l'incompétence voir à la complicité.
Je ne dis pas que l'archive a été modifiée. Je dis que rien dans le protocole publié ne permet de l'exclure. Et qu'une preuve qu'on qualifie de scientifique devrait pouvoir l'exclure. Sinon ce n'est pas une preuve. C'est un témoignage avec un tampon.
3️⃣ Meta, la pièce manquante
On parle de la source. De Mediapart. De l'huissier. Personne ne parle de celui qui a fourni la pièce.
Première question. Quand un compte Facebook est supprimé, Messenger remplace le nom par « Utilisateur Facebook » chez les correspondants. C'est documenté. Or Mediapart écrit que l'archive « confirme que l'interlocuteur est référencé par Meta/Facebook sous le nom Jordan Bardella ». Et ses défenseurs expliquent que l'intéressé ne peut plus réclamer sa propre archive, son compte étant supprimé depuis longtemps.
Les deux ne peuvent pas être vrais ensemble. Soit le compte n'a jamais été supprimé, et Bardella peut encore en demander l'export. Soit Meta conserve l'identité des comptes effacés dans les archives des tiers, au-delà des 90 jours qu'elle annonce. Dans le premier cas, une défense s'effondre. Dans le second, c'est à la CNIL que Meta devra répondre. Dans les deux cas, on veut savoir.
Deuxième question. Quand un utilisateur demande sa copie, Meta pourrait livrer ses propres messages. Elle pourrait livrer le fil complet en informant l'autre. Elle pourrait appliquer la réserve du 15.4 qu'elle connaît parfaitement. Elle fait un autre choix. Tout, à l'un. Rien à l'autre. Ce n'est pas une obligation légale. Ce n'est pas une contrainte technique. C'est une décision d'entreprise, prise une fois pour trois milliards de personnes. Elle règle d'avance la question de savoir à qui appartient une conversation à deux. Et personne ne l'a jamais discutée.
Troisième question. Treize ans de conversations d'un adolescent. Intactes. La limitation de la conservation est une obligation du responsable de traitement. Pas une option. Meta garde tout, indéfiniment, au nom du « bon fonctionnement du service ». C'est exactement ce que les autorités européennes lui reprochent dossier après dossier. Il y a un mois, c'était un manquement. Cette semaine, c'est un atout de l'enquête. Rien n'a changé. Sauf l'identité de celui dont on exhume les archives.
Quatrième question, qui résume les trois autres. Que garde Meta, combien de temps, et sous quel nom ? Lisez la politique de confidentialité. Vous n'y trouverez pas la réponse. « Jusqu'à 90 jours. » « Sauf sauvegardes. » « Sauf raisons légales. » « Les copies envoyées à d'autres peuvent demeurer. » Du flou, soigneusement rédigé. Un utilisateur qui supprime son compte ne sait pas ce qui survit de lui. Il ne le découvre que le jour où quelqu'un s'en sert.
4️⃣ Le monde que cela dessine
Tout ce que vous avez écrit depuis quinze ans existe encore. Pas chez vous. Chez chacune des personnes à qui vous l'avez adressé. Et sur les serveurs d'une plateforme qui a fait de la mémoire totale son modèle économique. Vous pouvez supprimer votre compte. Effacer vos messages. Changer de vie. La copie demeure, chez l'autre. Et elle porte votre nom.
N'importe lequel de vos correspondants peut, en quelques clics, sans que vous en soyez informé, en obtenir l'archive intégrale. La garder un mois. Un an. Dix ans. La relire à la lumière de ce que vous êtes devenu. Puis, le jour où vos chemins divergent, la faire constater par un officier public qui n'aura aucun moyen de savoir ce qu'elle a traversé entre-temps.
Ce n'est plus un risque théorique. C'est un protocole publié, détaillé, applaudi.
La protection de nos échanges privés ne repose donc plus sur le droit. Ni sur la technique. Elle repose sur la loyauté durable de tous ceux à qui nous avons un jour fait confiance. Un ami de jeunesse. Un ex. Un ancien collègue. Un camarade de parti. Il suffit d'un seul.
On objectera que cela ne concerne que ceux qui ont quelque chose à cacher. C'est l'argument qu'on oppose depuis toujours à toute surveillance. Il a toujours été faux. Chacun a écrit, à vingt ans, des choses qu'il ne signerait plus à quarante. La liberté, c'est précisément de pouvoir devenir quelqu'un d'autre sans que le premier venu puisse vous opposer celui que vous étiez.
La question n'est pas de savoir si ce dispositif a servi contre la bonne personne. Il n'y a pas de bonne personne. La question est de savoir si nous acceptons de vivre dans un monde où il existe. Et où la seule chose qui nous en protège est de n'avoir jamais déplu à personne.
💣✉️ Mediapart et le secret des correspondances : une boussole à géométrie variable ?
L'enquête de Mediapart sur Jordan Bardella est présentée comme un modèle de rigueur : extraction RGPD auprès de Meta, constat d'huissier, en-têtes Gmail, métadonnées, recoupements OSINT jusqu'aux likes Instagram sur un compte privé. Techniquement, le travail est impeccable. Mais personne ne pose la bonne question.
Les pièces, ce sont des conversations privées Messenger d'un jeune de 17-18 ans en 2013, des mails personnels, un fichier d'adhérents du FNJ (données politiques, les plus protégées du RGPD). Le droit d'accès de l'article 15 a été pensé pour que chacun reprenne la main sur ses propres données. Ici il devient un outil d'extraction au service d'une enquête visant un tiers. C'est habile. Est-ce ce que le législateur européen avait en tête ?
Souvenons-nous de septembre 2025. Thomas Legrand est enregistré à son insu dans un restaurant. Mediapart, comme une partie de la profession, dénonce alors la captation clandestine, la violation de l'intimité, le « journalisme de poubelle ». Le fond des propos ? Secondaire. La méthode disqualifiait tout.
Un an plus tard, les mêmes publient douze ans de correspondance privée d'un adversaire politique et c'est le fond qui justifie tout. La méthode devient une « démonstration de forensic ».
Je ne confonds pas les deux cas. Dans l'un, un tiers enregistre ; dans l'autre, un interlocuteur livre ses propres échanges. Le droit pénal fait la différence, et il a raison. Mais le principe que Mediapart invoquait pour Legrand n'était pas un principe de droit pénal : c'était un principe moral. Ce qui se dit en privé n'a pas vocation à devenir une pièce à conviction.
Soit ce principe vaut pour tous, et alors il faut l'assumer face à Bardella. Soit il ne vaut que pour les amis, et alors ce n'est pas un principe, c'est une arme.
📌 La question dépasse Mediapart et dépasse Bardella. Si le modèle qui s'installe est : « toute conversation privée est une preuve en puissance, pour peu qu'un interlocuteur se retourne et qu'un huissier certifie l'export », alors plus aucun échange n'est protégé. Ni pour les politiques, ni pour les journalistes, ni pour vous.
Le secret des correspondances n'a de sens que s'il protège aussi ceux dont on voudrait lire les messages.