L'Histoire retient Pol Pot comme le boucher du Cambodge.
Mais on oublie souvent le paradoxe le plus glaçant de ce dictateur.
Le tyran qui a voulu ramener son pays à l'âge de pierre n'était pas un paysan illettré.
C'était un bourgeois formé dans les universités parisiennes.
En 1975, il prend le pouvoir avec les Khmers rouges et décrète "l'Année Zéro".
Son projet : vider les villes et transformer le Cambodge en un immense camp de travaux forcés agraire.
Le résultat sera le génocide le plus fulgurant de l'Histoire moderne.
En moins de quatre ans, près de deux millions de Cambodgiens sont exterminés. Près d'un quart de la population.
La cruauté du régime tient dans une seule devise, froidement répétée chaque jour aux déportés par les miliciens de l'Angkar.
L'Angkar, c'est "l'Organisation" : l'entité suprême, sans visage et toute-puissante du parti communiste khmer, qui contrôle chaque seconde de la vie des citoyens.
Son mot d'ordre absolu : "Vous garder ne rapporte rien, vous détruire ne coûte rien."
Pour le dictateur, la culture et l'intellectualisme sont des maladies mortelles qu'il faut éradiquer.
Avoir les mains douces est une condamnation à mort. Parler une langue étrangère est un crime capital.
Même le simple fait de porter des lunettes suffit pour être abattu à coups de pioche ou étouffé avec un sac en plastique, car le régime refuse de gaspiller des balles.
Les témoignages des survivants décrivent une déshumanisation absolue.
Le cinéaste Rithy Panh, qui a vu toute sa famille mourir dans les camps de travail, raconte la terreur psychologique : "Pleurer un mort était un acte de rébellion. Si tu montrais ta peine, tu étais exécuté."
Les enfants étaient arrachés à leurs familles et endoctrinés pour devenir les bourreaux de leurs propres parents.
Dans son récit de survie, l'ingénieur Pin Yathay résume l'anéantissement voulu par ce système broyeur : "Nous étions ravalés au rang de bêtes. L'Angkar nous avait volé notre humanité."
Pendant que son peuple crevait dans la boue et la maladie, Pol Pot dirigeait l'extermination depuis le confort de ses résidences.
Mais la véritable insulte à la morale se trouve dans la fin de l'histoire.
Contrairement aux dignitaires nazis, le bourreau du Cambodge n'a jamais répondu de ses crimes devant un tribunal international.
Pol Pot s'est éteint paisiblement dans son lit, libre, en 1998.