Je ne me tairai pas: Étudiants congolais, ce qui arrive à vos camarades du Kivu vous concerne.
Une partie de la jeunesse congolaise voit son avenir universitaire mis entre parenthèses parce qu'elle vit sur une portion du territoire national qui échappe aujourd'hui au contrôle de l'État.
On peut discuter des impératifs de sécurité invoqués par le Gouvernement, qui rappelons-le est responsable de la situation que nous vivons aujourd'hui. Ceci étant dit, on doit surtout poser une question fondamentale : que faisons-nous pour que ces jeunes ne paient pas, par le sacrifice de leurs études et de leur avenir, le prix d'une situation dont ils ne sont aucunement responsables ?
Cette question ne concerne pas seulement les étudiants de Goma et de Bukavu. Elle concerne les étudiants de Kinshasa, Lubumbashi, Mbuji-Mayi, Kananga, Kisangani, Matadi, Kikwit et de toutes les villes universitaires du Congo. Une nation commence précisément là où l'on comprend que ce qui frappe un Congolais à des centaines ou des milliers de kilomètres de chez nous cesse d'être "son problème" pour devenir notre problème à tous.
Aujourd'hui, des étudiants congolais peuvent poursuivre normalement leurs études pendant que d'autres voient leur cursus suspendu en raison de l'occupation de leur ville. Nous ne devons surtout pas nous habituer à cette géographie de l'inégalité. Nous ne devons pas accepter qu'il existe, de fait, une jeunesse congolaise dont l'avenir serait protégé et une autre dont l'avenir pourrait être sacrifié parce qu'elle est née ou étudie au mauvais endroit. C'est pourquoi j'attends une mobilisation des étudiants congolais sur l'ensemble du territoire. Pas une mobilisation contre leurs camarades du Kivu. Pas une mobilisation pour leur expliquer de loin ce qu'ils devraient faire. Une mobilisation avec eux et pour eux, afin d'exiger qu'aucun étudiant congolais ne soit abandonné académiquement à cause de la guerre et de l'occupation.
Il appartient notamment aux organisations estudiantines, aux délégations facultaires et aux étudiants eux-mêmes de demander publiquement quelles solutions sont prévues : continuité pédagogique, accueil temporaire dans d'autres établissements, enseignement à distance lorsque cela est matériellement possible, reconnaissance des crédits déjà acquis, mobilité vers d'autres universités publiques, aides financières et dispositions particulières pour ceux qui seraient contraints de se déplacer. Car suspendre est une mesure administrative. Garantir la continuité du droit à l'éducation est une responsabilité politique.
Mais il y a quelque chose de plus profond encore. Dans les temps troublés que traverse notre pays, la jeunesse congolaise doit se demander quel rôle elle entend jouer dans l'Histoire. Une jeunesse universitaire ne peut pas être uniquement une génération qui attend son diplôme, cherche un emploi et observe silencieusement la désagrégation de son pays. L'université devrait aussi former des citoyens capables de penser la nation, de défendre le bien commun, de refuser l'injustice et de se mobiliser lorsque les droits d'autres Congolais sont menacés. Dans presque toutes les grandes périodes de transformation politique et sociale, les étudiants et la jeunesse ont été parmi ceux qui ont refusé que l'inacceptable devienne normal. Ils ont interrogé le pouvoir, organisé la solidarité, produit des idées, porté des revendications et parfois réveillé des sociétés entières.
La jeunesse congolaise n'a pas à regarder l'Histoire passer devant elle. Aujourd'hui, la première forme de résistance est peut-être simplement de refuser l'indifférence. Refuser de dire : "C'est le Kivu", "C'est à 2000 kilomètres". Car si nous acceptons que l'avenir d'un étudiant de Goma ou de Bukavu puisse être suspendu sans que l'étudiant de Kinshasa, de Lubumbashi ou de Mbuji-Mayi ne se sente concerné, alors l'occupation aura déjà produit l'un de ses effets les plus dangereux. Elle aura réussi à fragmenter notre sentiment d'appartenance à une même communauté nationale.
Aux étudiants congolais de répondre exactement l'inverse.
Votre université est fermée ? Alors cela nous concerne.
Votre année académique est menacée ? Alors cela nous concerne.
Votre avenir est mis entre parenthèses ? Alors cela nous concerne.
Parce que vous êtes des nôtres. Parce que votre avenir est aussi celui du Congo. La solidarité nationale ne se proclame pas. Elle se pratique lorsque le malheur frappe d'abord les autres.
BK Kumbi