Une femme passe ses nuits penchée sur un livre de mathématiques, la main sur un ventre de sept mois. Elle est convaincue qu'elle va mourir en couches, et se dépêche de finir.
Elle a raison. Il lui reste quelques semaines.
Trente ans plus tôt, c'est une jeune aristocrate qui déjoue tout ce qu'on attend d'une fille de son rang. Elle apprend le latin, les mathématiques, la physique, quand les femmes en sont tenues à l'écart.
Les académies et les cafés savants lui sont interdits parce qu'elle est une femme. On raconte qu'un jour, refusée à la porte d'un café où se réunissent les savants, elle y revient habillée en homme, et entre.
Elle devient la compagne d'un jeune écrivain déjà scandaleux, Voltaire. Pendant quinze ans, dans leur château de Cirey, ils travaillent côte à côte, montent un laboratoire, se disputent la science.
Elle cherche à comprendre ce qu'est l'énergie d'un corps en mouvement. Ses calculs annoncent une idée que la physique mettra un siècle à admettre.
Puis, à 42 ans, elle tombe enceinte d'un jeune poète. À cette époque, accoucher à cet âge tue souvent la mère. Elle le sait.
Alors elle se lance dans une course. Traduire en français le grand livre de Newton, celui qui explique la gravité et le mouvement des astres, resté illisible pour presque tous.
Elle accouche d'une fille au début du mois de septembre. Elle termine son manuscrit à temps. Six jours plus tard, la fièvre l'emporte.
Elle s'appelait Émilie du Châtelet, morte le 10 septembre 1749.
Sa traduction de Newton paraît dix ans après sa mort. Deux siècles et demi plus tard, c'est toujours celle qu'on lit en français.