Le 14 mai 1975, l'Assemblée nationale discute d'énergie et donc du programme nucléaire, au début du plan Messmer. En lisant les débats, on retrouve, dans l'opposition radicale et centriste, beaucoup d'arguments identiques à ceux qu'on entend aujourd'hui contre l'ambition d'investir dans nos capacités à entraîner et servir des modèles d'IA de frontière. Florilège :
1) "On risque de parier sur la mauvaise technologie"
On nous dit parfois que les LLM ne marchent pas, qu'ils seront peut-être dépassés bientôt, qu'il y a peut-être d'autres architectures à découvrir, alors que c'est clairement la technologie d'IA générale la plus industrialisable aujourd'hui. Aussi : ne risque-t-on pas de construire trop de centres de données inutiles ?
Les parlementaires disaient la même chose en 1975 sur le nucléaire : "Nous nous serons engagés dans un programme fort coûteux et peut-être irréversible en cas de découvertes nouvelles qui remettraient en cause les systèmes retenus." (Cette citation et celle qui suivent viennent de différents députés dans les débats de cette séance, lien dans le post suivant.)
La sacrosainte prudence était invoquée pour revoir l'ambition à la baisse : "Pourquoi ne pas tenir compte de l’évolution rapide en un tel domaine et limiter prudemment le nombre de nos centrales au strict indispensable ? Sinon, faute de diversification - puisque, du reste, une seule filière a été retenue - faute de souplesse dans l’adaptation, nous risquons d’aller au-devant d’un grave échec financier... A côté des coûteuses cathédrales de béton devenues peut-être inutiles, dont nous aurons parsemé notre territoire, le scandale de la Villette risque de nous apparaître un jour comme un jeu d’enfants."
2) "N'allons pas trop vite".
Alors que la course à l'IA accélère entre laboratoires américains et chinois, et que rejoindre cette course coûte de plus en plus cher, on entend souvent qu'il serait urgent d'attendre, car nous ne serions sûrs de rien.
Idem en 1975 : "Il ne faudrait pas se contenter de la filière qui semble présenter le plus de sécurité et offrir la plus grande rentabilité aujourd’hui. Il convient d’éviter toute précipitation et d’agir avec beaucoup de prudence de façon à améliorer continuellement les solutions choisies, à opérer même des rectifications de tir si des filières meilleures apparaissaient".
3) "Ça coûte trop cher"
Les montants pour investir dans le nucléaire en 1975 et dans l'IA aujourd'hui paraissent immenses et pour certains, en l'absence de certitude totale, il vaut mieux laisser faire le secteur privé que de lancer de grands projets. Au fond, ils ne croient pas tant que ça à la puissance de la technologie en cause.
"Au danger s’ajoute le risque financier. Malgré les assurances données, le rendement sera relativement faible et la rentabilité reste douteuse." "Comment les besoins de l’industrie nucléaire vont-ils pouvoir être satisfaits sans que l’épargne soit détournée de ses autres emplois et notamment des investissements productifs du secteur privé ?"
4) Il n'y a pas de modèle économique
On entend souvent aujourd'hui que les grands laboratoires d'IA n'ont pas de modèle économique, qu'ils finiront par se faire rattraper par leurs dépenses d'investissement trop importantes et ne pourront pas générer suffisamment de revenus.
Certains disaient un peu de la même manière en 1975 que l'énergie nucléaire finirait par être plus coûteuse que les autres, sans voir la dynamique des différentes énergies et les effets d'échelle : "Au cours des vingt-quatre derniers mois, les coûts estimés du kilowattheure nucléaire [...] ont été majorés d'environ 60 %... [Cette hausse] réduit la différence entre le coût de l'énergie nucléaire et celui des autres formes d'énergie ».
Heureusement, en 1975, ces conseils n'ont pas été écoutés, nous avons poursuivi l'effort et bâti dans toute son ampleur la puissance nucléaire dont nous tirons profit aujourd'hui.
Sur l'IA, en 2027, ferons-nous le même choix ?